La Main Jaune : histoire d’un mythe de la roller disco parisienne
Alors que la réouverture prochaine de la Main Jaune est évoquée dans la presse, il devenait indispensable de revenir sur l'histoire de cette boîte de nuit roller emblématique des années 1980 à Paris.
Par alfathor
La Main Jaune : une boîte de nuit roller qui perdure dans l’imaginaire collectif
Qui d’entre nous n’a pas de souvenir de la « La Main Jaune », une discothèque parisienne emblématique des eighties ? Que l’on soit jeune ou plus âgé, le lieu a marqué la vie nocturne de la capitale de 1979 à 2003. Située place de la Porte-de-Champerret dans le XVIIᵉ arrondissement de Paris, elle est rapidement devenu le lieu le plus tendance de la « roller disco » de France.

Le contexte de la création de la Main Jaune
A la fin des années 1970 et au début des années 1980, une nouvelle mode du patinage à roulettes s’est déclenchée aux Etats-Unis et se diffuse à travers le monde. L’innovation majeure des roues en uréthane remet les roller-skates sur le devant de la scène. Dans les skating-rinks du nouveau monde, la musique disco a remplacé les orgues. L’Empire Roller Disco, une des patinoires de New-York, en est le porte-étendard.

La Main Bleue… puis la Main Jaune
Jean-Michel Moulhac fonde la Main Jaune en 1979/1980. Elle se situe dans le XVIIe arrondissement de Paris, place de la Porte-de-Champerret, sous le square de l’Amérique Latine et du Caporale-Peugeot. L’établissement investit un ancien parking souterrain sur environ 1500 m². Il est attendant à un bowling1 de même dimension ouvert depuis 1978.
Ce n’est pourtant pas son premier projet de boîte de nuit de Jean-Michel Moulhac. En effet, Moulhac a aussi été directeur du Chalet du Lac, une salle de danse située dans le Bois de Vincennes. Par ailleurs, il a déjà créé « La Main Bleue » fin 1976 à Montreuil avec Philippe Starck comme décorateur. Le 24 octobre 1977, une soirée nommée « La Moratoire Noire » avec Karl Lagerfeld et Jacque de Bascher2 a participé à la réputation de l’endroit qui faillit fermer du fait de sa réputation sulfureuse. La Main Bleue ferme début 1979.
Le projet parisien de la Main Jaune est donc le troisième établissement de l’entrepreneur. Il a entendu parler de l’engouement pour le patinage à roulettes qui sévit aux Etats-Unis. Il recherche un local et jette son dévolu sur cet ancien bout de parking de la Porte de Champerret. Selon Le Monde, il aboutit par l’entremise de son amie Juliette Gréco et de Maurice Druon, alors député du XVIIe arrondissement. Avec Philippe Starck en charge du décor, ils transforment complètement l’endroit. Sensiblement à la même période, Le Palace3, une autre boîte de nuit parisienne, mise également sur le roller disco.

Design de Thierry Ardisson et Jean-Luc Maître – photo : Philippe Morillon
Des débuts laborieux
A ses débuts, la Main Jaune peine à attirer des patineurs. Ce n’est pas faute d’investissement : Jean-Michel Moulhac missionne l’attachée de presse Yanou Collart afin de faire connaître le lieu. Elle organise des soirées où elle convie des personnalités comme Serge Gainsbourg, Bambou, Goldie Hawn, Steven Spielberg, Patrice Laffont, les frères Bogdanov, Lio et bien d’autres. Le déclencheur viendra finalement de l’intérêt de Claude Pinoteau.

1980 : Le catalyseur du film « La Boum »
L’établissement acquiert une réputation nationale grâce au Film La Boum (1980). En effet, le réalisateur Claude Pinoteau y filme des séquences de patinage à roulettes avec Sophie Marceau, poursuivie par son père et chaperon Claude Brasseur. Le film culte est sorti sur les écrans quelques mois après l’ouverture, le 17 décembre 1980. C’est également grâce au cinéma que La Main Jaune s’est inscrite dans la mémoire collective d’une génération.
Durant une année, l’impact du film se fait sentir et la Main Jaune est comble. Le propriétaire respire enfin et peut rembourser ses dettes. Chaque rediffusion du film redonne de l’élan à la patinoire de Champerret.

L’essor de La Main Jaune dans les années 1980
À son ouverture en 1979 (probablement le 6 février), La Main Jaune se distingue par son architecture intérieure originale mise en valeur dans « La Boum ». L’accès à la Main Jaune se fait par un escalier qui emmène en sous-sol. Les patineurs accèdent ensuite à l’espace de location des patins. Puis, ils descendent sur la piste à l’aide d’un toboggan (installé pour le fim « La Boum »). La piste de danse souterraine est éclairée de néons au nom de l’établissement. Les mains courantes jaunes permettent aux patineurs les moins à l’aise de se tenir pour leurs premiers pas. Sur les poteaux, des facettes en miroirs apportent une touche caractéristique à l’endroit. Une banquette rouge permettait de se reposer en cas de coup de fatigue.
Sur la piste, le personnel veille : des SkatePatrol sont chargées de surveiller les patineurs, d’éviter les débordements et de ramasser les personnes qui chutent.

Le bar trône encore, avec son immense bouteille de Coca-Cola collée sur le côté. Le hot-dog coûtait 15 francs. Plus loin, on devine l’ancienne entrée, puis le vestiaire. Tout au fond, une grotte en carton-pâte part en lambeaux. Un faux rocher peint en bleu résiste un peu mieux.
Le Monde
La piste devient un lieu de rendez-vous incontournable. Elle propose des après-midi « roller disco » pour la jeunesse. Puis, le soir venu, les DJ transformaient l’endroit en piste de danse animée.
En 1984, les Enfants du Rock chaussent les patins à roulettes dans les murs de la Main Jaune. Y est organisé un contest de roller-dance. Il en reste une vidéo où l’on peut admirer les styles et techniques des danseuses et danseurs en patins à roulettes de l’époque.
Les stars et personnalités passées par la Main Jaune
En 1982, le chanteur rock Dick Rivers4 investit La Main Jaune avec des nonnes en roller-skates. Il descend sur la piste habillé en policier américain à lunettes noires pour chanter « Les Folles du Rock’n’Roll » (toutes des Folles). Les nonnes dansent le rock en patins à roulettes et s’élancent même dans le fameux tobbogan.
Au fil des années, avant et après sa fermeture, l’endroit a vu passer de nombreuses personnalités : Samy Nacery, Laam, Madame Decaux, Igor Bogdanoff, Mansour Bahrami, Stomy Bugsy, Claude Lelouch, Jack Lang, Dani, Dominique Farrugia…
L’ambiance de la Main Jaune
C’est évidemment une ambiance festive et populaire qui a attiré les adolescents, les jeunes adultes et les amateurs de roller. Au delà de la programmation musicale, les soirées se ponctuent de minutes de vitesse où les patineurs se chahutent la première place à toute allure sur la piste. La direction a aussi organisé des courses et des « tiercé champagne » avec 10 patineurs en lice.

Déclin et fermeture (2000-2003)
En 1989, La Main Jaune écope d’une sanction sévère : une fermeture administrative pour « troubles graves ». En réalité, des clients ont créé des problèmes aux abords de l’endroit. Selon le propriétaire, le fait qu’il n’ai jamais opéré de ségrégation à l’entrée a déplu aux riverains. Elle reste fermée durant trois mois et peine à repartir. Le patron doit faire des concessions et renonce à l’activité nocturne de discothèque. Il se concentre sur le patinage à roulettes en journée. Il doit aussi faire face à la concurrence du Palace dont le modèle se rapproche de celui de La Main Jaune.
Le contexte des années 1990
Par ailleurs, à partir de la fin des années 1980 et au tournant des années 1990, la mode du roller disco s’est essoufflée. Aux Etats-Unis, la montée en puissance du roller en ligne se profile. Dans les boîtes de nuit, la vie nocturne connaît une évolution des goûts musicaux.
Progressivement, La Main Jaune voit sa fréquentation diminuer. Malgré son aura, elle ne parvient pas à s’adapter. Elle ferme ses portes en 2001 pour voir son activiter cesser définitivement en 2003, après plus de deux décennies d’activité.
Post-fermeture : abandon, occupation artistique, un lieu patrimonial de la mémoire urbaine
2011 : le collectif « La Main »
Après sa fermeture, le site reste longtemps à l’abandon. Il faut attendre fin 2010/début 2011 pour voir me collectif d’artistes « La Main » investi l’ancienne Main Jaune au printemps 2011. Soit environ huit ans après la fermeture définitive du club5. À cette date, l’établissement était abandonné depuis une décennie, laissé à l’état de friche souterraine. Louis-Adrien Leblay (coprésident du collectif) et ses comparses artistes se sont emparé du lieu pour lui donner une seconde vie. Pendant plusieurs années, il devient un lieu de squat artistique occupé par plusieurs collectifs qui y organisent des événements, soirées et performances, tout en essayant de préserver l’esprit du lieu. Y cohabitent hip-hop, théâtre, arts plastiques ou encore couture.
Vidéo : La Main VS. Adidas
Abandonner ce bâtiment magnifique, c’est mettre en vente une partie du patrimoine des Parisiens.
Louis-Adrien
Cette occupation s’inscrit dans une démarche de patrimonialisation informelle, cherchant à maintenir l’âme du lieu malgré son absence d’activité officielle.
2013 : la résurrection de la Main Jaune, le temps d’une soirée
Entre 2012 et 2013, de nombreux journaux soulignent l’avenir sombre de La Main Jaune. Beaucoup annoncent sa disparition complète et définitive. Le coût de sa rénovation dépasserait les 300.000 € et les murs seraient estimés à près de 6 millions d’euros.
En juin 2013, une soirée réanime l’esprit des origines. Elle mêle les nostalgiques des années 1980 en quads et les patins en ligne. En réalité, ce moment a été lancé comme une soirée d’adieu. En effet, le Collectif La Main qui squattait le lieu depuis plus de trois ans a été invité par la mairie à faire ses valises6 avant le 4 septembre 2013.
2015 : tournage du film « Bis »
En 2015, Dominique Farrugia7 réinvestit le lieu et le remet en état pour son film « Bis« . Le service cinéma de la mairie de Paris et les décorateurs ont reconstitué la Main Jaune le temps de quelques scènes. Franck Dubosc patinent sur le slow Go On Forever. Une chanson interprétée par Richard Sanderson dans la scène finale de « La Boum ». Tout un hommage !
2017-2018 : les projets de réouverture et réhabilitation de « Réinventer Paris »
Dans le cadre de l’opération « Réinventer Paris – Les dessous de Paris », initiée par la Ville de Paris, le bâtiment de La Main Jaune est intégré à un appel à projets dès 2017. L’objectif est de redonner vie à un espace de 3.000 m² qui comprend l’ancienne patinoire à roulettes et le bowling attenant. Les investisseurs aspirent à transformer l’endroit en un espace culturel et musical moderne, tout en respectant son héritage festif. Quatre projets8 sont alors soumis à un jury :
- Geekopolis : une offre de reprise surfant sur le succès des jeux de rôle, des escape games et de la réalité virtuelle
- Médiapolis : une offre de jeu tout public incluant une ludothèque
- La Boum : un projet conservant le bowling et re mettant à l’honneur le roller, avec un espace bar et caféteria.
- Mastersound : une école de musique et de danse, un espace de répétition et d’enregistrement, des salles de danse et de spectacle.

2019 : « Réinventer Paris 2 »
En 2019, une vingtaine de nouveaux projets est finalement dévoilée dans le cadre de « Réinveter Paris 2 ». MasterSound est désigné lauréat9 pour « La Main Jaune » avec Fonsac Immobilier comme porteur de projet. Rudy Dabi est l’investisseur selon Le Monde. Les architectes dSébastien Martinez Barat et Benjamin Lafore prennent en main la réhabilitation.
Une réouverture prévue au printemps 2026 ?
Le projet sélectionné prévoit la rénovation complète des structures avec la création d’un espace polyvalent mêlant concerts, studios d’enregistrement, bureaux, bar et restaurant. En journée, les utilisateurs pourront prendre part à des cours et ateliers. Par ailleurs, le patinage à roulettes retrouvera une place dans les lieux avec des sessions roller disco et des soirées thématiques.
Avant l’ouverture officielle, le lieu a déjà rouvert ponctuellement lors d’événements festifs en 2025. Il a permi la venue de DJs renommés comme Bob Sinclar pour annoncer ce que certains qualifient de renaissance culturelle.
La réouverture complète est désormais prévue au printemps 2026, suscitant une forte attente parmi les nostalgiques du club original et les nouvelles générations.
Cet article sera mis à jour et complété au fil des découvertes et témoignages, n’hésitez pas à contribuer !
Pour aller plus loin
Page Facebook dédiée à la mémoire de la MJ
Le site de Régis consacré à la MJ
L’histoire du Collectif La Main
Reportage de l’INA sur l’engouement du patinage à roulettes dans les années 1980
Sources bibliographiques
- Il veut sauver le bowling de la Porte Champerret, 28 mai 2011, Le Parisien ↩︎
- La Moratoire Noire, une soirée coup d’éclat pour Karl Lagerfeld et Jacques de Bascher Jacques Simonian, harpersbazaar.fr, 18 novembre 2024 ↩︎
- Le Roller Disco débarque au Palace, INA, 26 septembre 1979 ↩︎
- Voir la vidéo de Dick Rivers dans Les Folles du Rock-n’Roll (1982) ↩︎
- C’était l’une des boites de nuit mytique des années 1980, Stépahen Thouroude, Youtube.fr ↩︎
- Bye bye « La Main Jaune », 10 juin 2013, Streetpress.com ↩︎
- Voir la vidéo filmée par Paris.fr de l’interview de Dominique Farrugia ↩︎
- Vers la renaissance de la Main Jaune, Eric Le Mitouard, Le Parisien, 18 mars 2018 ↩︎
- Paris : Mastersound : une future pépinière musicale à la place de la Main Jaune, Par Pauline Landais-Barrau, cnews.fr, 31 janvier 2019 ↩︎