Oncle Sam et la Roller-Skate Mania
Le 11 avril 1885, page 240, le Harper's Weekly publie un dessin comique de Thomas Nast dans ses colonnes. Il met en scène l'Oncle Sam qui fait une courbette sur ses patins à roulettes dans un skating-rink. Et si nous décryptions cette image ensemble ?
Par alfathor
Signification de la caricature de l’Oncle Sam et de la Roller-Skate Mania dans le Harper’s Weekly
Le 11 avril 1885, page 240, le Harper’s Weekly publie un dessin comique de Thomas Nast dans ses colonnes. Il met en scène l’Oncle Sam qui fait une courbette sur ses patins à roulettes dans un skating-rink. Il est en position de « Spread-Eagle« . A l’arrière-plan, deux hommes en patins à roulettes tombent à la renverse. Le sous-titre indique : Nous pensions que l’Oncle Sam avait dépassé le stade du spreadeagleisme. »
Qu’est-ce que le Spread Eagle ?
En anglais, « Spread Eagle » est une figure de patinage à roulettes. C’est aussi une allusion à l’aigle symbole des Etats-Unis. Le manuel de roller skating publié par A. G. Spalding en 1884 donne plus d’informations sur les origines de cette figure. Il date quasiment du moment où Nast dessine sa caricature. Spalding le définit comme une glissade sur les deux pieds, avec les talons rapprochés et les pointes orientées dans des directions opposées. Les jambes sont tendues et le corps reste droit. Le manuel indique plusieurs variantes : talons écartés, genoux fléchis, jambes écartées, déplacement vers l’avant ou vers l’arrière, etc. En français, cette figure s’appelle tout simplement un « aigle« . Il peut être réalisés pieds ouverts ou fermés.
Pourquoi le dessinateur utilise-t-til cette figure dans ce contexte ?
En anglais américain du XIXe siècle, « spread-eagle » désigne également une forme de patriotisme emphatique. Il convoque la grandiloquence nationale. C’est une forme de rhétorique patriotique excessive, une expression du nationalisme. Bref, du chauvinisme pour donner un équivalent français !
Le terme « spread-eagleism » apparaît dans les années 1850-1860. Les dictionnaires historiques le définissent comme une forme de « boastful American patriotism », c’est-à-dire un patriotisme démonstratif et emphatique.
Nast exploite cette homonymie entre la figure de patinage et l’expression patriotique américaine.
Pourquoi est-ce l’Oncle Sam qui fait le Spread Eagle ?
L’Oncle Sam incarne les États-Unis eux-mêmes. ce n’est pas un choix anodin de la part de Thomas Nast. Le personnage est immédiatement identifiable par ses attributs conventionnels : grande silhouette maigre, cheveux blancs, barbe, haut-de-forme et pantalon rayé. Sa figure été largement popularisé par Nast dans le Harper’s Weekly. Il sert à personnifier le pays, le gouvernement et la nation américaine dans son ensemble.
Uncle Sam fait littéralement un « Spread Eagle » — alors qu’il est censé avoir dépassé le « spread-eagleism ».
Autrement dit :
« Nous pensions que l’Amérique avait dépassé la grandiloquence patriotique… et la voilà qui recommence à faire le grand aigle ! »
C’est un jeu de mots visuel, efficace parce que le lecteur de 1885 connaît les deux significations. Ce dessin montre l’excès avec lequel l’Amérique plonge dans les modes. Cependant, l’aisance du personnage principal, presque triomphant, montre aussi sa maîtrise la nouveauté. L’Amérique s’exhibe et fait étalage d’elle-même.

Le choix du mot « outgrown » n’est pas anodin non plus
Le choix du mot « outgrown » est lui aussi très pertinent dans le sous-titre
We thought that Uncle Sam had outgrown Spreadeagleism.
Le verbe outgrow signifie littéralement « avoir grandi au point de ne plus être adapté à quelque chose ».
Il est couramment employé pour parler d’un enfant qui abandonne un vêtement, une habitude ou un comportement devenu trop infantile. C’est donc une petite pique supplémentaire.
Uncle Sam est représenté comme un vieil homme — cheveux blancs, barbe, haut-de-forme… mais il se comporte comme un jeune homme pris par une nouvelle mode.
On pourrait paraphraser donc l’idée ainsi :
Nous pensions que notre vieux Uncle Sam était devenu suffisamment mûr pour avoir dépassé ces démonstrations de spread-eagleism. Mais le voilà qui s’y remet, simplement parce qu’une nouvelle mode est arrivée.
Il y a donc une contradiction entre la maturité supposée de la nation américaine et son comportement de jeune homme emporté par une mode collective.
Quid des deux patineurs en arrière-plan ?
Les deux patineurs en arri-replan jouent aussi un rôle dans la compréhension et le décryptage de cette illustration de presse. Ils ne sont pas de simples éléments décoratifs.
Uncle Sam occupe presque toute la partie centrale ; il maîtrise parfaitement son mouvement ; derrière lui, deux patineurs anonymes sont en train de tomber ; l’un est pratiquement renversé sur le dos ; l’autre semble avoir perdu tout contrôle de ses jambes. C’est une manière très simple de représenter la « mania » : le spectacle de personnes qui se lancent dans une activité nouvelle sans nécessairement la maîtriser. Et cela correspond parfaitement aux discours contemporains sur le roller-skating.
En 1885, le débat public est très partagé : certains défendent le roller-skating comme un exercice sain et respectable ; d’autres dénoncent les rinks comme des lieux de désordre moral, d’accidents ou de promiscuité. Le Chautauquan de janvier 1885 qualifie même le patinage à roulettes de nuisance, tandis que d’autres journaux défendent vigoureusement le caractère sain du sport. Le corps qui tombe devient donc une sorte de symbole graphique de l’engouement incontrôlé.
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