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Le 15 January 2006 à 00:00 | mise à jour le 05 January 2011 à 14:16

Hommage : Cardin raccroche les patins

Hommage : Cardin raccroche les patins

Après une douzaine d’année au top niveau du roller en ligne de vitesse, Franck Cardin a décidé à la fin de la saison 2005 de raccrocher. En pleine force de l'âge et au terme de ses meilleures campagnes, le Breton a fait un double choix : celui de rester sur une bonne note et celui de finir ses études. Nous nous devions de lui rendre l’hommage qui lui était dû.

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Un exemple de générosité et de professionnalisme

Quand on pense à Franck Cardin, les premiers mots qui viennent sont ceux-ci : générosité et professionnalisme. Générosité dans l'effort tout d'abord, celle qui lui donnait des ailes pour attaquer à tout moment de la course, sans avoir peur de se découvrir ou d'abattre ses cartes. Cette générosité avait quelque chose de l'honneur de ces sportifs qui se battent jusqu'au bout et qui ne lâchent rien. Professionnalisme dans la préparation ensuite : quand il s'agissait de s'entraîner afin de préparer une saison ou un événement, Franck ne lésinait jamais sur le temps passé à répéter ses gammes, le matin et l'après-midi, par n'importe quel temps.
Ses capacités, alliées à une force physique hors du commun, auraient pu faire de lui un cycliste professionnel, un sport qu'il aimait bien d'ailleurs. Il a choisi le roller de vitesse, et finalement tant mieux pour son sponsor, pour l'équipe de France... Et pour notre plus grand plaisir !

Le roller avant le roller

Quand il a commencé le sport de compétition du côté de Lamballe, Franck a un moment hésité entre l'escrime et le « patin à roulettes » (autrement dit le « quad »). Son choix s'est définitivement porté sur ce dernier sport, ce n'est pas la peine de le préciser. A la fin des années 80 et au début des années 90, il faisait partie du RC Penthièvre Lamballe, le club entraîné par Michel Le Guillou et qui comptait déjà de grandes figures du quad (Karine Urvoy, les frères Le Glatin et Philippe Jamet chez les Seniors, Mikaël Le Guillou chez les Juniors ou encore Claire Gaudin chez les cadettes). Par la suite, en 1991, un Cadet venant de Saint-Brieuc, Pascal Briand, devait s'ajouter à cette liste prestigieuse... Franck était alors le plus petit, puisque « seulement » Minime. Sous la férule de leur entraîneur, ces patineurs apprirent le sens du mot entraînement. Et aussi celui du mot progression... Mickaël derrière Philippe et les Le Glatin, Pascal derrière Mickaël, et enfin Franck derrière Pascal, sans oublier les filles ! L'objectif de Michel Le Guillou était d'amener des athlètes au meilleur niveau : son point fort résidait dans les quelques longueurs qu'il avait d'avance dans la science de l'entraînement et qui s'apparentaient à une esquisse de professionnalisme dans un sport largement encore amateur. Cette véritable équipe de club devait gagner de multiples médailles sur la scène nationale et internationale.
Au milieu de cette pléiade, Franck n'émergeait pas vraiment : en 1991-92, il était un bon coureur certes, mais pas encore suffisamment développé par rapport à ses concurrents directs sur la scène nationale (on pense par exemple à Sébastien Ossent et Yohann Langenberg lorsqu'il était en première année et à Baptiste Grandgirard, Yannick Lavergne, Charles Baron, Alban Cherdel ou même à Lauryce Lévêque lorsqu'il était en deuxième année...). Le premier tournant dans sa carrière s'inscrit avec l'arrivée en provenance des Pays-Bas des rollers en ligne...

La révélation de l'année 1994

Dans la foulée de Pascal, Franck repris tous les fondamentaux et surtout, s'appliqua à mémoriser une technique toute nouvelle et tellement particulière de patinage. Il s'échina surtout l'hiver afin de donner le meilleur durant la saison. On senti qu'il avait franchi un premier pas lors des championnats de France de Grand Fond de Grenade en mars 1994. Ce jour-là, sur un circuit en ville et glissant (il avait plu), Franck termina deuxième derrière Yohann Langenberg.
Le reste de sa carrière allait finalement découler de cette adaptation au « in line » et de cette culture de l'effort et de l'entraînement inculquée dans le club de Lamballe. En 1995-96, Franck avait à peine 18 ans, l'âge de la majorité qui correspondait pour lui à l'émergence de sponsors dans le roller de vitesse. Passé à l'I.N.S.E.P. à Paris avec son compère Pascal Briand, il devenait l'un des premiers Français professionnels, sous les couleurs du « team » Salomon. Désormais, Franck avait acquis une nouvelle dimension : il faisait partie par définition des meilleurs patineurs de vitesse du monde.
Néanmoins, le plus facile quand on est au sommet, c'est encore de redescendre. Le Breton en était pleinement conscient. Il ne s'endormit donc pas sur ses lauriers, bien au contraire ! Epaulé par Pascal Briand et par son entraîneur, Christophe Audoire, Franck n'eut de cesse de viser la perfection. Par des stages et des courses aux Pays-Bas tout d'abord (avec quelques défaites au début), par des préparations hivernales de haute volée ensuite. L'histoire nous dit qu'il a cueilli les fruits de ce travail acharné, avec maintes victoires et tant de bonheurs sur sa route !

Salomon, équipe de France et victoires

De 1996 à 2005, Franck a connu presqu'une décennie au sommet, et qui plus est, ce qui est assez rare, sous les mêmes couleurs : celles du team Salomon.
La première image qui reste comme une évidence de la personnalité de Franck, c'est celle du Grand Fond (encore !) de 1996 à la Flèche. Le Breton ne termine pas la course puisqu'il finit allongé dans l'ambulance des pompiers, à la limite de la perte de connaissance. Il a tout donné, et même plus... Auparavant, il s'était échappé seul sur un circuit très physique (une belle côte à chaque tour) et la victoire finale semblait lui tendre les bras. Derrière, seul Tristan Loy avait tenté de sortir aussi, mais il n'aurait pas pu le rattraper. Seulement voilà, Franck avait été trop généreux dans l'effort et à cinq kilomètres de l'arrivée environ, il fut victime d'une fringale.
Une erreur de jeunesse qu'il n'a jamais plus réitérée.
Passe-partout et fidèle à son image, Franck devait glaner jusqu'en 2002-2003 une belle collection de médailles, que ce soit sur piste, sur route, sur le plat ou dans les côtes. Sur piste et sur route à l'occasion des différents championnats de France ou d'Europe qu'il a couru avec l'équipe de France. Sur les marathons aussi bien plats (R.W.C. de Rome en 2001, F.I.C. de Nantes en 2002, F.I.C. de Lille en 2003) que physiques (vainqueur de la F.I.C. des Herbiers en 2002, 2003 et 2004, mais aussi de la S.I.C. de Lausanne en 2002). Il était capable de se sacrifier pour le bien de l'équipe Salomon, comme quand il parvint à « barrer » Jorge Botero à Rennes sur Roulettes en 1999 et ainsi permettre à son leader Pascal Briand d'emporter la coupe d'Europe des marathons, ou encore lors du double marathon des championnats du monde de Valence d'Agen en 2001, qu'il gagna d'ailleurs ! Il était aussi capable de prendre ses responsabilités et d'assurer une victoire finale, comme par exemple lorsqu'il décrocha le classement général de la F.I.C. en 2003.

2005, l'année de la consécration

Si l'un des faits d'arme de Franck aura été de devenir champion du monde à Valence d'Agen en 2001, force est de constater qu'avec la maturité, énormément de travail et peut-être aussi un peu de la chance qui sourit aux audacieux, la saison 2005 aura été sa meilleure. Du début à la fin, le Breton s'est glissé dans tous les bons coups, allumant toutes les mèches, manœuvrant comme un général dans la bataille, pour la gagner.
Plutôt que de revenir sur un marathon en particulier, nous devons plutôt constater comment les résultats de cette dernière saison reflètent l'homme et sa vision du sport, généreuse. Dès le mois de mars, après une préparation intense en Colombie, Franck forçait le respect en allant empocher un troisième titre consécutif lors des championnats de France de Grand Fond à Grenade, et de quelle manière : personne ne pu le suivre, tout simplement. Le ton était donné !
Par la suite, que ce soit sur des circuits plats (deuxièmes places à la W.I.C. de Séoul, à la W.I .C. de Rennes et encore à la F.I.C. de Dijon, troisième à la W.I.C. de Nice) ou sur des circuits physiques (première place à la S.I.C. de Berne, deuxième à la F.I.C. de Plouha et troisième à la F.I.C. de la Trans'roller, par exemple), il n'a eu de cesse de briller aux côté de Massimiliano Presti, Luca Saggiorato, Jorge Botero, Alexis Contin ou encore Shane Dobbin, sans toutefois parvenir à tenir le haut de l'affiche en décrochant des victoires. Petit bémol dans une saison qui l'a consacré encore une fois au premier rang de la French Inline Cup, une couronne qui symbolise bien des choses.
A 27 ans, en pleine force de l'âge pour un athlète, Franck a donc décidé de raccrocher les rollers. Son parcours et son palmarès peuvent forcer le respect et doivent inspirer les générations montantes.

Les témoignages

Christophe Audoire

"Franck était un travailleur acharné, qui avait besoin de beaucoup s'entraîner pour arriver aux résultats qu'il a obtenu. Car s'il avait de bonnes qualités intrinsèques, il n'avait pas de grandes facilités. On a souvent vu Franck dans l'ombre de Pascal (Briand). Je dirais plutôt qu'il était dans son sillage : Pascal lui a montré la route comme un guide. Avec les résultats, il a pris de l'assurance... Et la confiance qui lui manquait ! J'ai un souvenir de course qui me vient avec l'équipe Salomon... C'était à Rennes sur Roulettes 99, lors de la finale de la Coupe d'Europe – qui depuis est devenue la W.I.C.. Il fallait une victoire de Pascal et que Jorge Botero termine au mieux troisième pour gagner le classement général de cette Coupe d'Europe. Sur les derniers tours, un terrible orage a éclaté et la route est devenue très, très glissante. Franck a chuté à deux reprises mais à chaque fois, il est revenu dans le groupe de tête. Au sprint, Pascal a terminé premier et Franck, après un sprint où il a tout donné et a pris tous les risques, s'est jeté sur la ligne pour aller décrocher la deuxième place ! Botero était battu et le classement général nous revenait pour un petit point !
Sinon, avec l'équipe de France, je pense bien sûr au titre mondial du double marathon en France à Valence d'Agen (2001). Je lui avais répété plusieurs fois avant que quand il sentirait sa chance passer, il devrait la saisir. Il était en pleine confiance avec la terrible côte de l'arrivée. Le premier des deux tours était comme une répétition : il passe en tête... J'ai tout de suite pensé que c'était pour Franck ! Il le savait que c'était son jour. Une heure d'efforts plus tard, la ligne passée et le titre acquis, il tombe dans mes bras et me dit : « Christophe, j'y crois pas, je l'ai fait ! » Mais c'était fait parce ce qu'il y croyait très fort...et qu'il l'était ce jour là !"

Patrick Briand

"J'ai vu Franck évoluer et grandir avec Pascal dans la petite salle de "La Penthièvre" de Lamballe au rythme des entraînements quotidiens ou encore sur les départementales par tous les temps... Même sur la piste de Saint-Brieuc par - 4°C et éclairée par les phares de nos voitures, à leur début ensemble !
Ils étaient tous deux sous la férule de Michel Le Guillou, une poigne de fer dans un gant de velours , autrement dit un pédagogue hors-pair -sans lequel ils ne seraient jamais devenus ce qu'ils sont aujourd'hui. Michel disait de Franck en l'observant à l'entraînement : « il a la hargne des gagnants et l'agilité d'une anguille ! »."

Pascal Briand

"Des anecdotes avec Franck , j'en ai des centaines bien sûr ! Je connais Franck depuis que je m'entraîne avec lui, c'est-à-dire depuis 1990-1991. Je pense qu'on a connu ensemble toutes les bonnes galères de l'entraînement, celles qui nous ont permis de nous construire.
Franck est le genre d'athlète « têtu » - normal pour un Breton... En fait, c'est certainement le coureur le plus têtu que j'ai jamais connu : cette qualité lui a permis de s'entraîner plus que tous les autres, plus longtemps et plus fort.
Franck est aussi le coureur le plus loyal et le plus dévoué que j'ai pu connaître : il a donc été le meilleur équipier qu'on puisse rêver. Mais avant tout, je pense qu'il était doué car c'est un patineur complet : il avais le fond, la « caisse » comme on dit, mais il avait aussi la vitesse quoi qu'on en dise... Tout cela me rappelle une anecdote au Chili en 99 lors du championnat du monde : j'avais gagné le 500m piste en finale. Auparavant, j'étais en demie finale avec lui... Il s'était relevé pour me laisser passer ! Qui d'autre en aurait fait autant ? Personne ! Quelques jours plus tard, pour le 500m route, j'étais blessé et donc je ne pouvais pas courir... Il m'a dit : « oh , si tu ne cours pas, ça ne sert à rien que je courre ! » On parle un peu et je lui rappelle le 500 m piste. Je parviens à le convaincre et finalement tant mieux puisque Franck a fini troisième de ce 500 m piste et venait de remporter sa première médaille au monde en Seniors.
Une autre : en 2001, Franck est champion du monde du 84km. Personne n'a réussi à le suivre... Une victoire de maître.
Franck et moi, on était très complémentaires... On a gagné beaucoup de courses ensemble. Je crois qu'on va partager à jamais « nos » victoires, que ce soit lui ou moi sur la première marche. Je ne pense pas qu'on retrouvera un patineur comme lui... Il y en aura d'autres, mais pas des comme ça."

Le témoignage de Matthieu Boher

"Je connais Franck depuis 20 ans : et oui, nous sommes de la même année et donc nous avons couru ensemble depuis la catégorie des Poussins. Il était déjà très doué et terminait régulièrement second derrière l'intouchable Yannick Lavergne... Il faut dire que l'on devait être les deux plus petits gabarits du peloton mais Franck savait déjà marquer un adversaire à la culotte !
Je me souviens de notre première sélection en Benjamin à Coulaines : notre amitié a démarré à ce moment. Après avoir passé d'excellents moments en équipe de France minime et cadet ensembles, nous nous sommes retrouvés à l'I.N.S.E.P. ainsi qu'avec Pascal (la chambre B 269). Là je me souviens de stages à Lamballe où les fringales sur mon vélo étaient régulières... A cette époque, on se faisait des stages « commando » où on bouffait des kilomètres par n'importe quel temps. Franck n'était pas le dernier à vouloir aller rouler dans des conditions dantesques. Bien sûr, mes souvenirs avec Franck, ce sont aussi des soirées mémorables, des échappées partagées ... Mais surtout un goût de l'effort et une approche du sport que l'on partageait ou encore des discussions 15 minutes avant les courses sur le devenir du roller. Je me souviens de discussions avec Franck, Tristan et d'autres où l'on regrettait le schéma actuel des courses (pas assez longues, pas assez dures).
Il est certain que ce type de coureur est en voie de disparition et les courses ne seront plus pareil sans lui. Après 20 ans de « carrière commune », on va le chercher dans le peloton, ça va faire un vide ! Franck, c'est une personne en moins pour mettre l'attaque là où tout le monde est déjà sur la brèche et là où tout le monde se dit : « il faut que ça se calme sinon je saute ! ». Et bien non ! Franck déboulait toujours sur la droite de la route et c'était reparti...

Bonne route Francky et BRAVO pour ta carrière !"

Texte : Vincent Esnault
Photos : Romain Delorme, Aurélie Bouvet et Rollerenligne.com
Mis en ligne  le 15 January 2006 - Lu 6751 fois


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