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Le 16 April 2009 à 00:00 | mise à jour le 07 August 2014 à 14:34

Perception du roller par le grand public

Perception du roller par le grand public

On peut dire sans se tromper que le roller a atteint sa maturité, à tel point qu'il pourrait bien rentrer dans le cercle des sports olympiques. Cependant, la perception qu'en a le public reste encore floue et confuse. 15 ans après la grande mode du roller en France, quelle est sa place dans le paysage français ?

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Une image ou des images ?

La multiplicité des visages du roller ne facilite pas sa perception par les différentes autorités, ni par le grand public : du patineur de street ridant les murets et les mains courantes au patineur loisir arpentant les pistes cyclables, les modalités de pratique varient du tout au tout. Chacun a des aspirations et des attentes différentes qu'il est difficile de distinguer au premier abord.
C'est souvent par méconnaissance que les profanes critique positivement ou négativement telle ou telle pratique, véhiculant des stéréotypes du type :

  • les "streeteux" dégradent le mobilier urbain,
  • les patineurs loisirs ne savent pas patiner,
  • les patineurs de vitesse sont de véritables sportifs,
  • etc.

En général, c'est l'image du patineur street qui est retenue par le public et posée sur le dos de l'ensemble de la population des patineurs : slalomeur, randonneurs et patineurs de vitesse inclus.
Du coup, le traitement de la pratique n'en est que plus uniforme, reléguant aux oubliettes les plus profondes des réalités sociologiques totalement antinomiques.

Tous les pratiquants roller ne font pas le même "sport"

Chaque pratique sportive est fondée sur un ensemble de codes, de normes et de valeurs qui lui sont propres. Ainsi, il ne faut pas considérer le roller comme une pratique unique, mais bel et bien comme un ensemble de pratiques bien distinctes. La chose paraît évidente pour un passionné de la roulette n'est pas aussi limpide pour un public non averti.
Par exemple, on trouve plus de valeurs en commun entre un patineur street en roller, un skateboarder et un BMX qui font une session sur un spot urbain qu'entre un patineur de street et un patineur de vitesse. Ce dernier aura davantage d'affinités, de valeurs en commun avec un cycliste, un coureur à pied ou encore avec un nageur. Tous se positionnent dans une logique de performance, de résultats mesurable, alors que le patineur street va rechercher davantage la sensation, le vécu, l'expérience. Alain Loret distingue ainsi des pratiques "analogiques" et "digitales" dans son ouvrage "Générations Glisse".
Ce n'est pas parce que l'on utilise le même instrument/outil que l'on fait la même chose.

Le système sportif est en pleine mutation

Dans l'esprit de beaucoup d'institutionnels, et depuis des dizaines d'années, le sport se pratique dans un lieu clairement délimité avec un cadre réglementaire clairement prédéfini.
Or, depuis une vingtaine d'année, ce modèle est profondément remis en question comme le montre les études sociologiques menées en particulier par Alain Loret : le culte de la performance et du résultat propres aux sports "traditionnels" sont remis en question par des pratiques dites "californiennes". Le sport s'oppose au "fun", au plaisir immédiat. Le plaisir a pris le pas sur le chronomètre. Pour Christian Pociello, Le "zapping" sportif est désormais de rigueur : on essaie une activité, on apprend rapidement les bases pour être rapidement autonome, on en essaie une autre...
Le sport fédéral et compétitif, en pleine crise, a d'ailleurs beaucoup de mal à gérer ces changements de mentalité et le turn-over est très important.
Il n'y a pas de réponse toute faite aux attentes des pratiquants. Il ne suffit plus de créer un endroit clos et d'y apposer une pancarte pour donner un cadre aux nouvelles pratiques sportives.
Les pratiques de glisse, par exemple, reposent souvent sur des logiques de "spots" (un lieu de pratique idéal) sur lequel les riders vont se retrouver, rider, avant de changer d'endroit. On constate donc une forme de nomadisme. Le trajet d'un spot à un autre fait partie intégrante de l'activité.
Les pratiques alternatives sont rarement encadrées par un professeur, le mode d'organisation change : les riders s'entraident, échangent, s'encouragent pour réaliser leurs figures, apprendre, se perfectionner. On pratique désormais seul ou en petit groupe, hors de tout cadre réglementaire...
Les riders s'appuient souvent sur les vidéos trouvées sur le web pour apprendre leur "tricks" (figures). Une culture dite "tribale" a remplacé le club. On se réunit parce que l'on a des valeurs en commun.
Il n'y a plus de contrainte de temps ou d'espace. On pratique quand on veut, où on veut. Cela peut être entre midi et deux en sortant du bahut, après l'école... la durée de pratique s'est également raccourcie.

Pratiquer seul mais avec l'autre

La présence de l'autre est indispensable. On pratique seul, mais on a besoin de l'autre pour être témoin de notre pratique, de nos exploits. On se place dans un processus d'individuation.
Les riders aiment le contact du public. S'ils réalisent des prouesses pour eux-mêmes, ils apprécient aussi de montrer leurs talents à un public souvent de passage. Les slalomeurs aiment que les passants s'arrêtent pour les regarder, leur disent quelques mots, les complimentent. Les streeters font de même, mais ils sont moins bien perçus, parce qu'ils font peur, qu'ils ont l'air moins "sages", que leur pratique est plus engagée physiquement, qu'elle est moins facilement compréhensible au premier abord. Qu'elle revêt des codes qui ne sont pas identifiable rapidement.
Le modèle traditionnel n'est pas mort, il se retrouve simplement face à des demandes alternatives.
Ainsi, la construction d'un équipement sportif n'est pas une réponse suffisante à une nouvelle demande de loisir à caractère sportif. Par définition, un skatepark est un lieu de pratique fixe, réglementé qui ne répondra que partiellement aux demandes des riders. De plus, un park ne va intéresser que les patineurs street qui ne représentent qu'environ 15% des pratiquants.

Différences de perception en fonction de la pratique

Pour schématiser, on pourrait distinguer 2 familles de pratiques : celles qui sont rapidement compréhensibles par le grand public, parce qu'elles ont des traits communs avec le monde sportif fédéral, et celles qui ne le sont pas parce leurs codes ne rentrent pas dans ce cadre institutionnel et que le public ne dispose pas des outils suffisants pour les decrypter.

Les pratiques à caractère sportif et compétitif

Les pratiques fédérales "traditionnelles", les plus anciennes, sont celles qui sont le plus facilement identifiables et interprétables par le grand public, parce qu'elles reposent sur des normes et des valeurs communes avec de nombreux autres sports connus de tous : un réglement, un lieu de pratique défini, des compétitions structurées, des performances mesurables...

- le patinage artistique et la danse qui se pratiquent en lieu clos avec un règlement très précis et une forte codification. Sa ressemblance avec le patinage artistique sur glace, bien connu du grand public, facilite sa compréhension.

- le Roller-In-Line-Hockey et le rink-hockey, se pratiquent également en lieu clos, normé, avec un arbitre, un règlement précis. Ils proposent des championnats structurés. Là encore, les similarités avec le patinage sur glace et des règles relativement abordables le rendent compréhensible par un grand nombre de personnes.

- le patinage de vitesse : s'ils ne se pratiquent pas systématiquement en indoor, les lieux de déroulement des compétitions restent toutefois clairement définis. La pratique se fait là encore dans un cadre réglementaire précis et les patineurs sont également soumis à un règlement. Le public trouve dans ce sport des similitudes avec le cyclisme : peloton, vitesse, aspiration, tenues moulantes avec sponsors, casques de vélo...

Les pratiques de glisse alternatives

Quand Alain Loret parle des sports de glisse, il ne s'agit pas de pratique glissant au sens premier du terme, mais plutôt d'un ensemble d'activités dans lesquels les pratiquants recherchent le fun avant la performance, le plaisir par opposition à la compétition.

- l'essence du roller street et du freeride reste la rue, le passage d'un spot à un autre, la confrontation avec le milieu, bien plus qu'avec un potentiel "concurrent", l'adversaire est secondaire, seul compte les sensations ressenties en faisant la figure, le partage de plaisir avec les riders de la tribu quand on réussit un trick. Le public a du mal à comprendre cette pratique car elle ne repose pas sur des valeurs perceptibles facilement et difficilement comparables avec des sports traditionnels. D'autre part, la pratique compétitive du street reste encore largement minoritaire, marginale, peu connue...

- la randonnée et la longue-distance : si elles s'apparentent à la vitesse, leur cadre d'évolution est beaucoup plus flou. Elles ne se pratiquent pas en compétition, on ne trouve pas de règlement à proprement parler. Là encore, le plaisir, la notion de liberté, priment sur la performance. On pourrait les apparenter au cyclotourisme.
Quelques pratiques comme le street, la descente, le street-hockey, le saut ou le slalom sont à la frontière entre ces deux familles que nous venons de définir. Leur pratique compétitive existe mais elles est en cours de structuration.

Conclusion

On peut pratiquer la même activité à caractère sportif que son voisin mais ne pas du tout mettre les mêmes valeurs derrière : ce qui semble similaire peut s'avérer très différent. Le roller regroupent des pratiques très variées que l'on peut difficilement ranger dans des cases : pratique de loisir, de compétition, en lieu clos, ouvert, réglementée ou non, valeurs, normes, organisation des groupes et des individus... Tous ces paramètres doivent être pris en compte pour comprendre au mieux les aspirations des pratiquants et apporter des réponses adéquates à leurs attentes. Les décisions politiques concernant les nouvelles pratiques de loisir à caractère sportif ne pourront se passer d'un regard sociologique...

Texte : Alfathor
Photos : JCB et Lionel B, Alfathor, SPR et droits réservés
Mis en ligne  le 16 April 2009 - Lu 9933 fois


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