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Le 14 January 2018 à 08:01 | mise à jour le 22 June 2019 à 12:29

Louis Legrand (France) : de la charcuterie au patin à roulettes

Louis Legrand (France) : de la charcuterie au patin à roulettes

On peut dire que le parcours de Louis Legrand est assez extraordinaire. Charcutier de métier, il inventa un jour une paire de patins à roulettes qui le fit remarquer par le compositeur allemand Giacomo Meyerbeer. Ce dernier lui demanda de l'aider à mettre en place un scène de patinage dans l'opéra "Le Prophète"...

Mis en ligne par  Alexandre CHARTIER

Biographie de Louis Legrand (?-1869)

L'original de la place de la Concorde - dessin de Bertall de 1867 - collection personnelle de Sam NieswizskiOn peut dire que la vie de Louis Legrand a réservé quelques mystères et qu'il a fait couler beaucoup d'encre à son époque. On pourrait presque parler d'une double vie, tant son personnage "l'inconnu de la place de la Concorde" (alias "Constant") et Legrand se mélangent. Il a particulièrement suscité l'intérêt d'un journaliste de l'époque : Pierre Véron, qui écrivit sur lui à de multiples reprises dans de nombreuses publications.

Legrand et Constant : une seule et même personne !

Plusieurs éléments glanés dans les publications de l'époque laissent penser que Constant, "l'inconnu" patinant sur la place de la Concorde, et Legrand, ne sont qu'une seule et même personne.

Robert Ignatius Letellier indique dans son ouvrage que Meyerbeer a été inspiré par le patinage de Legrand... tout comme Sam Nieswizski indique que c'est en voyant Constant sur la place de la Concorde. Constant avait pour habitude de déambuler en patins à roulettes sur l'asphalte à proximité de l'Obélisque de la place de la Concorde, non loin des Champs-Elysées où habitait Meyerbeer.

Le journal "La Liberté" du 2 mai 1876, indique qu'il se produisait tous les soirs.

L'inconnu de la Place de la Concorde est décrit par Pierre Véron comme :

" Long, maigre, sec [...] D'une main, il tient un mouchoir avec lequel il s'éponge le front par intervalles ; de l'autre main, il tient une canne. pourquoi cette canne ? Abîme insondable ! Mystère sans fond ! [...] Le chapeau noir sur la tête, le paletot sur les épaules, c'est à dire vêtu comme vous et moi, il ne craint pas de braver le respect humain et de se donner en spectacle pour satisfaire un goût innocent."

Pierre Véron dans "Comédie en plein vent". p. 83 à p.86 en 1866

Le patin à roulettes de Louis Legrand

En 1848, Louis Legrand créa un patin équipé de deux roues en métal avec une bande de roulage en cuir. Les roues étaient simples (pour les hommes) ou doublées/jumelées (pour les femmes) logées dans une platine ressemblant à une lame de patin à glace fendue en deux. Cette configuration double apportait une plus grande stabilité aux débutants... et aux femmes pour "compenser la faiblesse de leur chevilles" (Morris Traub, 1944). On en trouve encore quelques rares exemplaires aujourd'hui dans des collections privées.

Patin Legrand

La rencontre avec du patineur Louis Legrand et du compositeur Giacomo Meyerbeer : deux hypothèses s'affrontent

" Il raconte comme quoi c'est lui qui collabora avec Meyerbeer pour "Le prophète" en y apprenant au corps de ballet de l'Opéra ce fameux pas que chacun connaît."

Pierre Véron dans "Comédie en plein vent". p. 83 à p.86 en 1866

La première hypothèse serait la suivante : Louis Legrand / Constant réalisait des démonstrations publiques de son invention. Giacomo Meyerbeer le remarqua et imagina une séquence sur glace pour son grand opéra en 5 actes : "Le Prophète". Peu avant la première, il ajouta un ballet mettant en scène des patineurs dans la scène 15 du 3ème acte : Des fermières apportent en patinant des victuailles à des soldats qui les invitent à danser.

La seconde hypothèse introduit un autre personnage dans l'affaire : Le journal "Le Voleur illustré : cabinet de lecture universel" du 12 mai 1876, avance que c'est Nestor Roqueplan, directeur du Grand Opéra, qui aurait repéré Legrand sur la plage de la Concorde et qui aurait eu l'idée de l'intégrer au Prophète.

"Nestor Roqueplan, un peu gobe-mouche comme un pur parisien qu'il était, passant un jour dans ces parages, avise un cercle de curieux, s'y mêle, et dès le premier coup d'oeil, est frappé comme d'un trait de lumière. Il était alors directeur du grand Opéra, où il montait depuis plusieurs mois la grande machine du Prophète. Ce qui lui manquait, c'était un ballet, un balle splendide, original, sans précédent. Son imagiation galopait à la recherche d'une idée. "Euréka" j'ai trouvé ! D'un bon, l'idée est enfourchée : le ballet des patineurs est conçu. On sait quel en fut le succès."

La mission de Legrand : produire et entretenir des patins mais aussi former les danseurs

Il fit appel à Louis Legrand pour fabriquer une centaine de paires de patins à roulettes et pour former les danseurs. On retrouve trace dans les archives de la rémunération de Legrand pour sa tâche, que ce soit pour fournir le matériel, l'entretenir ou pour entraîner le corps du ballet. Le contrat signé stipule que Legrand aurait touché 800 Francs de l'époque pour cette tâche, une somme qui lui permis plus tard d'acheter son gymnase.

La première eu lieu le 16 avril 1849 à l'Opéra de Paris. De grands noms comme Chopin, Verdi, Théophile Gautier, Delacroix, Tourgueniev et Berlioz ont assisté à la première. Berlioz reprocha d'ailleurs aux patineurs le bruit des roulettes couvrant la musique.

L'engouement pour le patinage à roulettes

Le " Ballet des Patineurs " dans le 3ème acte émerveilla la foule, tant et si bien que la rumeur se répandit à travers la ville et créa de l'intérêt pour le patinage à roulettes. Les "patins du prophète" se vendirent alors à Paris et furent utilisés sur l'asphalte des rues, les marbres, les parquets. Les patins de Legrand furent copiés par plusieurs fabricants. Il déposa donc un brevet pour ses patins le 21 août 1849 pour protéger son invention.

La presse nous indique que lors de la grande mode du patin à roulettes de 1876, le ballet des patineurs était reproduit dans les skating rinks parisiens :

"L'éclat des lumières, le bruit des roulettes glissant sur l'asphalte, l'orchestre qui exécute régulièrement tous les soirs le ballet des patineurs du Prophète..." -  " Le Voleur illustré : cabinet de lecture universel " du 12 mai 1876

L'invention de Legrand s'exporte en Angleterre... et au delà !

L'opéra connut un tel succès qu'il fut exporté à Londres et qu'un cargo de patin fut envoyé en Angleterre. Le maître de ballet de l'Opéra Royal Italien de Covent Garden (Londres) eut toutes les peines du monde à former sa troupe à ce nouveau type de patinage. Morris Traub indique dans son ouvrage "Roller Skating Through the Years" que plusieurs jeunes femmes du corps de ballet ont foncé droit dans les coulisses ou dans la fosse de l'orchestre avant d'acquérir la technique nécessaire. L'une d'elles fut extraite avec difficulté d'une grosse caisse dans laquelle elle était tombée !

Malgré tout, la première Londonienne du Prophète eu lieu le 24 juillet 1849 et la pièce connut le même succès qu'à Paris. Le Prophète eu un retentissement international. En 1850, il faut aussi joué à Hambourg, puis à Vienne, Lisbonne, Anvers, La Nouvelle-Orléans, Budapest, Bruxelles, Prague, Bâle.pro

Patin Legrand

L'échec du Gymnase des Patineurs

Le Gymnase des Patineurs a été créé par Legrand en 1849. Il comportait un sol en asphalte. On trouve cette référence dans "Le Ménestrel : journal de musique" du 18 novembre 1849 :

" Nous continuons à recommander aux amateurs de divertissements et de plaisirs fashionables, le Gymnase des Patineurs, rue du Banquet, aux Champs-Elysées. Cet ingénieux établisssement, ouvert par M. Legrand, est destiné à une vogue durable."

Le journal s'est malheureusement trompé, l'établissement fut boudé par les patineurs (Sam Nieswizski, 1991). La "rue du banquet" s'appelle aujourd'hui "rue Galilée".

Dans le journal "Le Tintamarre" du 25 août 1850, il est annoncé la réouverture du Gymnase des Patineurs dans son ancien local au 36 rue du Banquet, près des Champs-Elysées, le 9 septembre 1850. La revue "La Mode : revue des modes, galerie de moeurs, album des salons" du 5 janvier 1851 précise :

" L'inauguration du Gymnase des patineurs est remise au samedi 24" (janvier 1851). Puis dans Le Nouvelliste du 17 janvier 1852, on peut lire qu'une réouverture est prévue le lundi 19 février 1852.

Bref, l'endroit semble avoir fermé et rouvert à de multiples reprises, à moins qu'il y ait eu de nombreux lieux homonymes. Pourtant, les archives de presse laissent penser que Legrand s'était associé à un certain Gobain ou Godain dont le père aurait rouvert un gymnase au 4 de la rue du banquet "derrière la bal du Château-de-fleurs" (La Liberté, 2 mai 1876). Legrand et Godain fils auraient "servis de professeurs aux premiers patineurs de Paris". Le coût total du "skating" de la rue du Banquet aurait avoisiné les 20.000 Francs.

" Il raconte la grandeur et la décadence du Gymnase des Patineurs, une institution à laquelle il donna le jour et qu'il eut le malheur de voir trépasser dans sa fleur. "

Article du Progrès de la Côte d'Or du 30 janvier 1869

Pierre Véron dans "Comédie en plein vent". p. 83 à p.86 en 1866

Un duel contre un vélocipède !

Le journal "Le Progrès de la Côte d'Or" du 30 janvier 1869 narre un duel sur trois tours entre un patineur et un vélocipède autour de la Place de la Concorde. Une nouvelle preuve de l'émergence commune des deux pratiques.

La fin de Louis Legrand

"Le Monde Illustré" du 23 avril 1870, évoque l'échec du gymnase et la mort de son fondateur, sous la plume de Pierre Veron :

"Un paragraphe sur la résurection du Gymnase des Patineurs, un fiasco d'autrefois, qui me paraît destiné à être encore un fiasco d'aujourd'hui. Le conservatoire du patinage, premier du nom, avait été l'invention de ce brave monomane que l'on voyait évoluer en pleine place de la Concorde sur ses patins à roulettes par quarante degrés de chaleur, et qui a rendu son âme à Dieu l'année dernière. "

Le "Journal des Coiffeurs" du 1er septembre 1874, évoque la faillite et la mort de Constant :

"Son avoir, car il s'est ruiné en fondant à Chaillot un gymnase des patineurs ; sa vie, car il est mort d'une fluxion de poitrine contractée dans l'exercice de ses fonctions. On voit que, dans ce métier-là, tout ne va pas autant qu'on pourrait le croire sur des roulettes ".

Giacomo Meyerbeer, quant à lui, mourut à Paris le 2 mai 1864, cinq ans avant Legrand.

San Nieswizski indique que les patins de Legrand étaient encore utilisés en 1876, soit 8 ans après sa mort... les siens et sans doute quelques copies de concurrents opportunistes.

Liens utiles

Giacomo Meyerbeer : a reader - publié par Robert Ignatius Letellier

Un article sur Le Prophète sur forumopera.com

Merci à David Herlihy
Sam Nieswizski
à la BNF et à Gallica
Mis en ligne  le 14 January 2018 - Lu 3913 fois

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