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Le 11 April 2017 à 08:04 | mise à jour le 14 April 2017 à 11:56

La rengaine du gratton - chapitre 10 (fin)

La rengaine du gratton - chapitre 10 (fin)

Dernier volet des aventures de Jef, le patineur solitaire en route vers le Sud de la France...

Mis en ligne par  Alexandre CHARTIER

Chapitre 10

Après une soirée à partager les souvenirs, Jef se réveille au chant du coq, impatient d'appeler Jeanne. En attendant une heure plus propice, il pianote sur son téléphone afin de choisir le meilleur itinéraire. L'intermodalité s'impose naturellement : roller jusqu'à Orthez, train jusqu'à Bordeaux puis changement pour Angoulême et enfin vingt-cinq kilomètres sur les roulettes jusqu'à Marthon. Temps de trajet : environ cinq heures de porte à porte.
Au rez-de-chaussée, son aïeul brique une antique paire de patins de rink hockey sur la table de la cuisine. Il tente de redonner de la souplesse au cuir durci par les années. Les pièces détachées, parfaitement alignées sur la table, sèchent sur une feuille d'essuie-tout : roues, roulements, écrous, lacets, essieux. Il sourit en voyant Jef entrer.
" Bien dormi ? Tiens, regarde ce que j'ai retrouvé. Ma paire de rink ! Elle date des années 50. Je ne pensais pas pouvoir la restaurer mais finalement, les produits modernes et l'huile de coude font des miracles. Les parties métalliques brillent comme au premier jour."
"Tu as fait un sacré travail pour les remettre à neuf. Ils sont magnifiques. Je connais plus d'un collectionneur qui rêverait d'acquérir une telle pièce."
" Tu as l'amour des vieux modèles, je te les donne. Je sais que tu en feras bon usage".
" Merci Papy, je ne voudrais pas te dépouiller de tes souvenirs..."
" Qu'en ferais-je ? Quand je partirai, personne n'y prêtera attention. Aux yeux de la plupart des gens, ils ressemblent à des jouets pour enfants. Dans le meilleur des cas, un brocanteur les transformera en lampe et ils termineront en décoration dans un appartement de la capitale."
" Oui, je comprends ce que tu veux dire. Hormis quelques passionnés, personne ne décèlera la valeur qu'on y trouve. Merci beaucoup, j'en prendrai le plus grand soin."
L'ancêtre se penche sur le côté, disparaît presque sous la table puis se redresse avec une autre paire, plus petite, dans la main. " Et ceux-là, tu les reconnais ? " dit-il les yeux pleins de malice.
Une étincelle jaillit du plus profond des souvenirs de Jef " Mes premiers patins ! Je les avais presque oubliés. Je devais avoir sept ou huit ans la dernière fois que je les ai chaussés, plus de vingt ans en arrière. Bon sang, que le temps passe vite..." constate-t-il avec un brin de nostalgie. "Ils sont encore en bon état je trouve. Je connais un minot qui sera sans doute ravi de les tester." Il consulte son téléphone : huit heures trente. " Papy, je te laisse quelques minutes, je vais appeler Jeanne afin de savoir si je peux les rejoindre aujourd'hui ".

Jef s'isole. Son cœur bat la chamade comme celui d'un adolescent avant un premier rendez-vous. Il arpente le salon et la salle à manger de long en large alors que les tonalités s'égrènent. Elle décroche.
" Bonjour Jeanne, c'est Jef ! Je ne vous réveille pas j'espère ? "
" Ah, bonjour Jef ! Tu peux me tutoyer tu sais" dit-elle en se moquant. " Non, non, j'avais déjà commencé à travailler, j'ai une série de planches à terminer pour ce soir. Comment ça va ? "
" Très bien ! C'est agréable de revenir chez moi après tant d'années et de retrouver mon grand-père. Je n'avais pas réalisé à quel point la maison familiale m'avait manqué. On dépoussière nos souvenirs mutuels depuis hier. Arthur est avec toi ? "
" Oui, il joue sur son tapis, toujours absorbé par ses jeux de construction. Il finira architecte à ce rythme ! " dit-elle dans un rire clair.
" Ça fait un bien fou d'entendre ton rire... Dis-moi, j'ai récupéré une paire de patins à roulettes à sa taille. Je les utilisais quand j'étais petit, ils sont en parfait état. Que dirais-tu si je passais les lui déposer et lui donner son premier cours ? "
" Marthon te manque déjà ? " Taquine-t-elle " Tu sais que tu es le bienvenu, tu viendrais quand ? "
" Je peux être là en milieu d'après-midi. Je ferai l'essentiel du trajet en train jusqu'à Angoulême. Il ne restera qu'une vingtaine de kilomètres en roller jusqu'à chez toi."
" Tu es sûr de vouloir finir en roller ? On peut venir te chercher à la gare en voiture si tu veux. Il y en a pour une trentaine de minutes, tout au plus " propose Jeanne.
" Ne vous embêtez pas, j'en ai pour une heure pour vous rejoindre. C'est gentil, merci. Je t'envoie un SMS quand j'atteins Angoulême. "
" D'accord, passe une bonne journée. Fais attention. Bisous."
" Je t'embrasse. Fais la bise à Arthur de ma part. A ce soir ! " conclut Jef avant de raccrocher.

Il regagne la cuisine le cœur léger et fouille dans les placards pour préparer le petit-déjeuner. Le patriarche achève fièrement le montage de ses quads, un émerveillement enfantin dans le regard, comme s'il avait déballé un cadeau de Noël. La passion ne meurt jamais. Les années en adoucissent les contours, tout au plus. Il remballe ses compagnons de jeu dans leur sac en toile de jute, ajuste la courroie de cuir tannée et tend le tout à Jef.
" Tiens, n'hésites pas à rouler un peu avec si tu en as l'occasion. Tu verras qu'ils ont encore de sérieux atouts ! "
" Ils sont si bien restaurés que j'aurai peur de les abîmer ! Je préfèrerais les mettre sous verre. Merci beaucoup papy, ça me touche beaucoup. "
" Je t'en prie. Je sais qu'ils sont entre de bonnes mains. "
" Tu peux compter sur moi pour les chouchouter. Je vais monter préparer mes affaires. Je suis désolé de ne pas rester plus longtemps mais il me tarde de retourner à Marthon. Je repasserai te voir rapidement, c'est promis ! "
"Oui, ne t'inquiète pas, j'ai été jeune autrefois. Je sais de quoi il retourne. Je vais te préparer un casse-croûte" rassure l'ancien.
Jef file à l'étage en avalant les marches quatre à quatre pour boucler son paquetage. Quinze minutes plus tard, ses pas résonnent à nouveau dans les escaliers.
Il s'installe dans l'entrée pour enfiler ses rollers. Il n'imaginait pas les remettre de si tôt, moins de vingt-quatre heures après son arrivée. Dans son esprit se mêlent la joie de rejoindre Jeanne et la tristesse de repartir si vite. Son grand-père devine ses pensées et pose la main sur son épaule :
" Profite au maximum pour ne jamais rien regretter. Ça m'a fait rudement plaisir de te revoir. Tu connais le chemin, reviens quand tu veux. Adishatz ! "
" Adishatz pepin ! A si reveire." Jef l'étreint longuement puis franchit le palier.
Il fait quelques pas dans les graviers, déverrouille le portail de fer et s'engage sur la départementale en direction d'Orthez. Il longe l'auberge du village, passe le bar, laisse l'église derrière lui, aperçoit déjà le panneau de sortie de fin d'agglomération. Il traverse la zone d'activité, file devant l'entrée du lac avec sa base de loisirs avant de bifurquer au-dessus du gave de Pau en direction de la gare SNCF. Un dernier regard depuis le pont de l'Europe lui offre une vue sur les méandres du fleuve qui louvoie entre les îlots de graviers en contrebas. Les rives se perdent sous les arbres aux ramures abondantes.
Il accède à la gare totalement rénovée par une ruelle longeant les voies ferrées. Il s'assoit sur un muret de l'enceinte du bâtiment méconnaissable pour s'extraire de ses compagnons de voyage. Les fidèles sandales refont leur apparition le temps de ce retour à la civilisation. Les contrôleurs ne voient jamais les roulettes d'un bon œil, mieux vaut ne pas encourir de sanctions. Encore vingt minutes à attendre avant le départ. Il prend le temps de nouer soigneusement les lacets entre eux et d'ajuster les boucles pour mieux transporter ses rollers en bandoulière. Son sac déjà chargé des deux paires léguées par son aîné ne peut plus accueillir davantage de passagers. Il reste tout juste la place pour une petite bouteille d'eau et quelques victuailles.
Le quai s'affiche. Jef trouve sa voie et s'installe confortablement dans les sièges molletonnés de l'express régional. Le convoi s'ébranle et prend progressivement de la vitesse. Les tableaux d'Orthez défilent : le barrage sur la rivière, la piscine municipale, les arènes, le Pont Vieux, le cimetière. La voie longe la route de Bayonne et le cours du fleuve pendant de longues minutes. Bercé par les mouvements du wagon, il s'assoupit.
Le passage du contrôleur le tire de sa torpeur une vingtaine de minutes avant le terminus à la gare Saint-Jean de Bordeaux, la plus grande d'Aquitaine.

Jef avale un bout de saucisson pour patienter durant sa correspondance. Il admire l'impressionnante verrière de métal surplombant les chemins de fer.
Son train s'immobilise à quai. Encore une heure et il posera le pied à Angoulême. Il compte les minutes alors que les villes succèdent aux villages, pressé d'en découdre avec les derniers kilomètres de son voyage. Quand le train s'arrête enfin en gare d'Angoulême, il regagne la terre ferme rollers aux pieds. Il slalome entre les passagers sur le quai, marche bruyamment en canard dans les escaliers de béton et file vers la sortie. Sur le parvis baigné de lumière, il règle le GPS de son téléphone pour trouver la bonne direction : boulevard de la République, place Victor Hugo et une succession de ruelles à travers les quartiers résidentiels pour déboucher à l'Est de la ville dans une zone commerciale. Il ne prête que peu d'attention aux paysages qui l'entourent, obnubilé par son but. L'Avenue du Général de Gaulle lui ouvre l'accès à la campagne. La D939 étroite et fréquentée, déverse en continu son flot de voitures sur le patineur. Jef pousse tant qu'il peut pour s'extirper de ce tronçon digne d'une nationale.

Sa délivrance intervient au niveau de Garat où il bifurque sur la D4, un vrai billard et une descente ; que demander de mieux pour se griser de vitesse ?L'air lui tape les tempes et s'engouffre dans les ouïes du casque. Il retrouve les paysages qui ont marqué son voyage : champs, vallons, ballots de paille, bois. Bouëx passe, le temps d'un clignement de paupière. Plus que Saint-Germain-de-Montbron et il ralliera enfin Marthon. " Peut-être ce périple ne devait-il pas me conduire là où je croyais aller" pensa-t-il " L'existence nous réserve bien des surprises. Elle donne, elle reprend. Elle vous fait toucher le fond puis vous laisse entrevoir la surface, sans que l'on puisse vraiment se jouer d'elle."

Plus que 5 km. Jef intensifie son effort et accélère encore. Il patine à toute allure, porté par l'euphorie d'une histoire en devenir. Il savoure la douceur de l'air estival, le calme retrouvé. Alors qu'il négocie un virage serré au creux d'un bosquet, un camion de chantier à la carrosserie rouge rutilante se déporte face à lui, embarqué par sa vitesse et sa masse. Dans un geste réflexe, Jef tente de se jeter sur le bas-côté. Trop tard ! Ses bras en protection s'écrasent sur le pare-chocs alors qu'il discerne vaguement le bruit des freins du poids lourd au milieu des craquements de ses os qui se disloquent. Projeté dans les airs, il perd ses repères. Les sons à la dérive s'étiolent autour de lui alors que sa conscience glisse lentement dans l'obscurité.

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Mis en ligne  le 11 April 2017 - Lu 1509 fois

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