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Le 01 March 2017 à 19:03 | mise à jour le 11 April 2017 à 08:15

La rengaine du gratton - Chapitre 8

La rengaine du gratton - Chapitre 8

Antépénultième volet des aventures de Jef, le patineur solitaire en route vers ses racines. Dans cette ultime étape, il quitte Mont-de-Marsan pour rejoindre Orthez...

Mis en ligne par  Alexandre CHARTIER

Chapitre 8

A peine levé, Jef se faufile silencieusement vers la fenêtre. Il entrouvre les rideaux pour examiner le ciel : le plafond gris et bas ne présage rien de bon pour la matinée. Peu importe, trois heures de patinage devraient suffire pour rejoindre Orthez, puis Biron dans la foulée. Derrière lui, Mitch et Christian dorment encore du sommeil du juste.
Il boucle discrètement son paquetage, leur écrit un mot de remerciement et sort de la chambre sur la pointe des pieds. Il s'arrête à l'accueil, règle la totalité de la chambre et s'installe sur les marches pour enfiler ses rollers. Le petit-déjeuner se prendra sur le trajet afin de profiter du sol encore sec autant que possible avant qu'il ne pleuve.

Cap vers le Sud. Il trouve un commerce de proximité sur le RD933S à la sortie de Mont-de-Marsan puis s'élance en direction de Saint-Sever, à dix-huit kilomètres de là. Une montée régulière lui donne l'occasion de faire chauffer la machine. Le trafic dense malgré l'heure matinale le contraint à se ranger en permanence pour ne pas se faire renverser. Par chance, il aperçoit un tronçon secondaire, parallèle à l'axe principal. Il court roller aux pieds sur le bas-côté pour enjamber le terre-plein et investir la route inoccupée. " Toujours ça de pris sans voiture" se dit-il.

Cette courte parenthèse de tranquillité s'achève deux kilomètres plus loin par une jonction sur un rond-point. Il s'engage bien malgré lui sur la bande d'arrêt d'urgence de la deux fois deux voies qui s'étire devant lui. En l'absence d'une vraie reconnaissance avant son raid, Jef a bien conscience des contraintes inévitables liées à la situation. Des cohortes de voitures et de camions le dépassent à vive allure. Les turbulences générées par les semi-remorques lancées à pleine vitesse le déséquilibrent à plusieurs reprises. Il se remémore les scènes vues quelques années auparavant sur Internet, quand il suivait les aventures de baroudeurs comme Fabrice Gropaiz ou Yincai Luo : les deux globe-trotters ont frôlé la mort à de multiples reprises, balayés par des poids lourds inconscients au fin fond de la Russie, soufflés comme des fétus par des conducteurs vindicatifs. Un miracle qu'ils soient encore en vie après ces milliers de kilomètres. Alexandre Uphues, l'organisateur du marathon roller de Berlin, n'a malheureusement pas eu cette chance sur son vélo.

Jef renonce à poursuivre sa route sur cet axe après la sortie de Delpeyrat. Il s'arrête un instant pour consulter sa carte afin de trouver un itinéraire alternatif. Après avoir bu quelques gorgées et mangé un morceau de chocolatine, il bifurque à travers champs en direction de Candille et de Haut-Mauco. Six petits kilomètres supplémentaires au compteur, la sécurité ne coûte pas si cher finalement. Le ruban d'enrobé large d'à peine deux mètres de la a RD390 l'accueille. Une herbe conquérante couvre partiellement les frontières du bitume. Une végétation rase où s'entremêlent ronces, fougères et fleurs sauvages borde la voie. Il met le cap sur une tour de guet. La gardienne des Landes surveille de potentiels départs de feu.

Jef retrouve le calme intérieur après ce début d''étape mouvementé, les angles acérés de la civilisation n''ont pas encore totalement assujetti les alentours. Il savoure l''horizontalité brumeuse des bois face à lui. Ll s''imprègne des odeurs d''humus qu''il respire à pleins poumons.
Quelques hameaux paisibles viennent ponctuer sa progression avant qu''il atteigne Saint-Sever. Il croise l''Adour. Une montée brève au fort pourcentage le conduit sur les hauteurs de la ville. Sans prendre le temps de profiter du panorama sur la vallée, il dévale la pente en direction d'Hagetmau. Une longue ligne droite montueuse à double sens l'attend. Jef progresse, parfois vite, parfois lentement, au gré des collines. Il file sur l'enrobé parfaitement lisse. Ces ultimes kilomètres prennent un air d'entraînement en fractionné : effort en montée, récupération en descente, patinage en canard, position de schuss, bras en action, mains sur les genoux.

Le plafond bas et gris vire au noir. La pluie tombe d'abord en grosses gouttes éparses puis déferle l'instant d'après, alors qu'il entre dans la zone d'activité en bordure de ville. En quelques minutes, l'eau flirte avec le moyeu des roues. Les rollers impriment derrière eux un sillage éphémère. La combinaison, trempée, s'alourdit un peu plus à chaque seconde. Un ruisseau coule du casque, entre les omoplates et le sac à dos. Il cherche de longues minutes un abri avant de finalement s'arrêter sous un abribus. Jef patiente en consultant sa carte. Il mémorise la fin du parcours et replie soigneusement le précieux document. Il sort son portable pour capturer quelques images de l'ondée. Les nuages lourds, poussés par le vent, s'en vont arroser d'autres reliefs. Le ciel se dégage. Quelques rayons filtrent à travers la couverture nuageuse. Il en faudra plus pour sécher la route.

Jef reprend son chemin à travers les ruelles inondées d'une lumière incandescente. La pellicule d'eau accroît l'effet éblouissant de la réverbération. Alors qu'il traverse une zone résidentielle en pente, le revêtement vire brusquement de l'enrobé aux pavés. Il perd l'adhérence sur les pierres mouillées et chute en avant. A peine tend-il les bras par réflexe qu'il tape lourdement le sol. La brutalité de l'impact lui coupe la respiration. Il glisse quelques mètres sur le ventre, en Superman du bitume. Sous les frottements, le tissu de la combinaison siffle comme un store qu'on rembobine à toute vitesse. Il s'immobilise, il lui faut quelques secondes pour réaliser qu'il vient de tomber. A priori, pas de blessure, si ce n'est une légère égratignure au genou. La pellicule d'eau sur la route a réduit les effets de la friction. Jef enrage : "Punaise, pas une chute sur plus de 700 bornes et il faut que ça arrive à trente kilomètres de l'arrivée ! " Heureusement, plus de peur que de mal, pour le patineur comme pour les rollers. Il reprend son chemin, cahin-caha, le temps de se remettre de ses émotions.
Les premières maisons béarnaises en galets, aux toits de tuiles plates à quatre pentes annoncent l'arrivée prochaine dans les Pyrénées-Atlantiques.
Jef bifurque temporairement de la RD933S pour se soustraire au ballet des camions. Il atteint Castaignos-Souslens par une route secondaire qui serpente au gré des coteaux, des champs et des bosquets. Sur sa gauche, une petite église romane est plantée près du carré d'un cimetière parfaitement entretenu. De l'autre côté, quelques vaches paissent tranquillement à proximité d'un abreuvoir de pierre.

La transition des Landes aux Pyrénées-Atlantiques se fait avant Sault-de-Navailles. Le voilà dans son département de naissance, après sept jours de route. Les champs de maïs s'étendent à perte de vue jusqu'à Sallespisse, quelques toits émergent des hauts pieds dressés vers le ciel. Encore quelques vallons à arpenter avant d'arriver à Orthez.
Progressivement, les surfaces agricoles cèdent du terrain aux zones résidentielles. Jef scrute la départementale pour dénicher le panneau au liseré rouge si caractéristique. Il l'aperçoit finalement au bord de la chaussée, partiellement masqué par les haies de cyprès et les platanes centenaires. Le nom de la ville se décroche en noir sur fond blanc "Orthez", également orthographié en occitan juste en dessous : "Ortès". L'accent du lieu résonne dans sa tête et lui évoque les paroles de la chanson "Aqueros mountagnos" qu'il fredonne sur les derniers mètres vers sa ligne d'arrivée imaginaire.
Il s'arrête en roulant sur le bas-côté puis sort son téléphone du sac à dos le temps d'un autoportrait. Il l'envoie à Jeanne, simplement accompagné d'une émoticône souriante. Objectif atteint.

Alors qu'il prend conscience que son voyage s'achève, un trou béant se creuse en lui. Il craque, s'assoit dans l'herbe et fond en larmes, seul sur son bord de route. On pourrait croire qu'un tel parcours et le fait d'atteindre son but après tant d'efforts le remplirait de bonheur, de bien-être, il n'en est rien. A la brève euphorie de la réussite succède un vide incommensurable et un questionnement lancinant : " Maintenant : que vais-je faire ? " s'interroge-t-il.
Quand l'esprit et le corps ont été mobilisés dans l'effort sans interruption pendant plus d'une semaine en vue d'atteindre un unique but, le retour à la réalité vous frappe comme un coup de massue. La bulle protectrice éclate. La parenthèse temporelle se referme alors qu'on voudrait la voir durer indéfiniment. Jef, drogué aux kilomètres, a fini de planer. La descente s'avère bien plus rude qu'il s'y attendait, le sevrage trop violent.

Les yeux encore humides, il se relève pour rejoindre le centre historique. Il rend hommage à La Tour Moncade d'où il voyait partir les feux d'artifices des fêtes estivales. Il salue la Place d'Armes qui réunissait les jeunes du coin sur leurs mobylettes. Il longe la salle de la Moutète qui accueillait les marchés paysans et les matches de basket de l'Elan Béarnais à leur apogée européenne. Il franchit les arches du Pont-Vieux d'où les membres du clergé furent jetés dans le Gave de Pau par les Huguenots. Il redécouvre la boutique de pêche à la devanture vermoulue où il venait acheter son matériel de pêche quand il était enfant. Orthez semble pourtant avoir perdu le dynamisme qui l'habitait autrefois. Les rues peu fréquentées, les maisons peu entretenues, les magasins à l'abandon. Peut-être que son regard d'adulte désenchante un peu les lieux. L'âge et l'expérience émoussent irrémédiablement notre capacité d'émerveillement. La fermeture du gisement de gaz de Lacq, à une dizaine de kilomètres de là, a sans doute impacté l'économie locale.

Il passe devant la piscine municipale, désormais couverte puis emprunte la route en direction de Biron. Il peine à trouver ses repères dans ce tracé complètement modifié. Près d'une dizaine d'années se sont écoulées depuis sa dernière venue, une éternité à l'échelle d'une vie d'enfant. Les champs en friche ont laissé place à des hangars et à des magasins d'outillage agricole. Le clocher de Biron se précise. Jef constate que le foyer des jeunes a conservé son emplacement près du stade de foot. Il visualise le début de la côte de Castetner où ses embardées à vélo l'ont conduit plus d'une fois aux urgences. Le village s'est modernisé par endroit mais reste assez fidèle à ses souvenirs, notamment l'auberge dans laquelle il venait acheter des bonbons et jouer au flipper avec ses copains de vacances.

La maison familiale tient toujours debout. Son grand-père l'a bâtie de ses propres mains, cinquante ans plus tôt. La grille en fer forgé en délimite l'entrée. Jef freine en T sur le trottoir, soulève l'anneau de verrouillage, marche sur le gravier de l'allée et frappe à la porte avant d'entrer...

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