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Le 08 January 2017 à 10:01 | mise à jour le 11 April 2017 à 08:13

La rengaine du gratton - chapitre 1

La rengaine du gratton - chapitre 1

A l'heure du tout photo/vidéo rapidement consommé sur les réseaux sociaux, l'équipe de REL vous propose un concept aux antipodes : une série de nouvelles où vous pourrez suivre les tranches de vie rolleristiques d'une série de personnages sur environ deux mois chacun, à raison d'un chapitre par semaine. "Jef" ouvre la route...

Mis en ligne par  Alexandre CHARTIER

Chapitre 1

Jef étale la carte routière sur la moquette usée de son studio. Il s'agenouille pour tracer plus aisément son parcours à travers les départements vers le Sud-Ouest de la France. Rien de tel qu'une bonne vieille carte papier ! Elle peut sembler moins pratique qu'un smartphone ou qu'un GPS, mais a le mérite de ne jamais tomber à court de batterie. La sortie de la région parisienne ne devrait prendre que quelques heures, le réseau cyclable y est dense et les voies praticables en roller nombreuses. En partant tôt, le trafic ne constituera pas un problème et Trappes n'est pas si loin de la campagne. La tâche risque de se compliquer hors des agglomérations ; il va falloir se frayer un chemin en évitant les routes nationales, les autoroutes et, si possible, les routes départementales trop fréquentées. Difficile d'estimer la densité de circulation sans un repérage préalable. « Qu'importe » pense-t-il, « J'aviserai sur place. Après tout, il s'agit bien de partir à l'aventure, non ? »

Il file chercher son kit de couture, plante une première épingle à Trappes, puis une seconde à Biron, avant de les relier par un reste de bobine. « Voilà, on y voit déjà plus clair. Le plus court chemin est souvent la ligne droite parait-il, hormis dans l'espace, mais les rollers n'y vont pas encore ».
Reste à dessiner les étapes : 100 à 150 km par jour devraient pouvoir se faire sans trop de difficulté. Jef saisit un surligneur jaune et lui fait parcourir les routes départementales les plus proches de son fil d'Ariane. Il prend bien soin d'éviter les grandes villes et leurs alentours, trop fréquentés par la toute puissante automobile. Ses adeptes ont encore fait des dégâts... Voilà quelques jours, un peloton de cyclistes a été fauché par un conducteur de 78 ans. Bilan : un mort et plusieurs blessés. Quelques jours plus tôt, un jeune conducteur ivre a percuté et tué un patineur en rase campagne. Il avait 2 grammes dans le sang. La bêtise humaine n'a pas d'âge. Le risque est partout, autant le minimiser, même s'il ne faut pas tomber dans le tout sécuritaire. Vivre ne se limite pas à respirer ; vivre, c'est avant tout se sentir vivant, dans le plaisir comme dans la douleur.
Après une heure d'analyse et quelques prises de notes rapides sur son calepin, le chemin vers la maison natale est achevé. La somme des kilométrages de chaque portion de route donne déjà un aperçu de la distance totale : environ 800 km. Sept jours devraient suffire. La première étape l'emmènera aux environs de Châteaudun ou de Blois, la seconde vers Loches, puis viendront Lussac-les-Châteaux, Montbron, Coutras, Mont-de-Marsan et enfin Biron.

« Où dormir ? » se demande-t-il. A vrai dire, tout dépend de l'endroit où l'on s'arrête. Autant ne rien réserver et aviser au fil des kilomètres en fonction de l'état de forme et de l'avancement de l'heure : campings, gîtes, hôtels, maisons d'hôtes, les solutions ne manquent pas en France. Tant pis si les économies y passent, un peu de confort ne fera pas de mal pour une fois. Et puis cela permettra d'alléger le sac à dos au maximum. A défaut de laisser les soucis derrière soi, autant voyager léger.

Jef se lève, un peu endolori par sa position statique prolongée. Il se dirige vers le placard de l'entrée et fait glisser la porte coulissante. Il actionne l'interrupteur qui dévoile le contenu des étagères. Face à lui, s'alignent une multitude de jeux de roues neuves ou usagées, des platines courtes, des platines longues, en carbone ou en aluminium. Les étages supérieurs sont dédiés aux coques hautes et basses. La partie inférieure regroupe une myriade d'autres pièces détachées en tout genre, toutes soigneusement rangées dans de petites boites transparentes. Tout en haut, siègent des modèles antiques qu'il a chinés çà et là. Certains ont été donnés par des amis proches, passionnés comme lui.
Quelques emplacements vides dans cet univers bien ordonné lui rappellent qu'il a dû se séparer d'une partie de ses trésors pour payer son dernier loyer. Difficile de se défaire de son matériel quand il évoque tant de souvenirs, comme ce casque noir et jaune offert par un ancien champion du monde, ou encore cette combinaison signée par toute une équipe professionnelle, reliquat d'une époque révolue.
Après quelques minutes de réflexion et d'hésitation, Jef opte finalement pour une coque semi-montante confortable avec un cuff rigide et enveloppant, une platine 3x110 mm en aluminium extrudé de 12,6 pouces et un jeu de roues polyvalentes. Ainsi, pas besoin de prendre un jeu de pluie en complément. Pour ne pas surcharger son sac à dos, il se limite à deux roues supplémentaires, à un jeu de roulements, à une clé 6 pans, ainsi qu'à quelques axes de rechange.

Il ne lui faut que quelques minutes pour assembler ses patins. Il pourrait le faire les yeux fermés tant il a répété ces gestes à de multiples reprises durant les 20 dernières années, à l'image des militaires capables de remonter leur arme en quelques secondes.
Reste maintenant à choisir quelles affaires emporter ; le volume du sac n'est pas extensible. Pour les habits : une combinaison de roller course, un survêtement passe-partout, un t-shirt respirant, un maillot de bain et deux paires de chaussettes devraient suffire... à condition de pouvoir les laver à l'arrivée de chaque étape. En ce début d'été, les températures sont clémentes, inutile de partir avec sa maison sur le dos. Pas de chaussures, une paire de sandales conviendra bien pour le peu de marche à faire. Surtout ne pas oublier de quoi soigner ou prévenir les petits bobos : des pansements pour les ampoules, de l'élasto pour les frottements et une couverture de survie en cas d'intempéries. Les affaires de toilettes se limiteront à la brosse à dents et au dentifrice, le complément devrait pouvoir se trouver sur place dans les lieux de couchage. Pour compléter le tout : le téléphone mobile et son chargeur, la carte routière, un peu d'eau, quelques barres de céréales, le casque, les mitaines et les lunettes de soleil.

Ses préparatifs terminés, le contenu du sac vérifié une dernière fois, Jef dépose sa tenue de patinage sur le dossier d'une chaise. Il regroupe toutes ses affaires près de la porte l'entrée afin de ne rien oublier. Il aurait presque envie de partir dès ce soir tant il se sent oppressé. En quelques pas ; il traverse les 25 m² de son univers pour ouvrir la fenêtre donnant sur la rue. La brise du soir le calme un peu, malgré les relents d'essence qui flottent dans l'air du quartier. Au pied de la tour, 10 étages plus bas, une bande de jeunes fait pétarader une moto-cross pendant qu'un autre groupe fait des concours de wheeling sur un scooter. Le coucher de soleil découpe la forêt des barres d'immeubles sur l'horizon. La ville serait presque belle en ombres chinoises tant les contrastes occultent ses détails. Apaisé, il se ravise : prendre la route, de nuit, en roller, dans son état d'épuisement physique et psychique ne serait vraiment pas raisonnable. Mieux vaut patienter quelques heures : le lever du soleil est prévu aux environs de 6 heures et son coucher vers 22h00, soit une quinzaine d'heures de roulage potentielle, même en s'octroyant de longues pauses. La période est idéale pour ce genre de voyage, une bien maigre consolation...

La pénombre a envahi la pièce. Il est temps d'aller se coucher. Jef se dirige vers la salle de bains, se déshabille, se douche pour gagner du temps le lendemain matin, puis se lave rapidement les dents. Il retourne dans la pièce principale. Le bon vieux clic-clac lui tend les bras. Il n'a pas le courage de l'ouvrir pour dormir. Il s'affale lourdement, rabat le coin de duvet laissé là le matin-même, ferme les yeux et s'enveloppe dans cette odeur familière.
Malgré la fatigue, il peine à s'endormir. Les pensées se bousculent dans son esprit las. Le départ imminent, le non renouvellement de son contrat de travail, sa rupture avec Cassandre... Les larmes lui montent aux yeux, il sanglote, silencieusement, recroquevillé sur lui-même. Putain de routine, putain de vie, vivement demain !

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Mis en ligne  le 08 January 2017 - Lu 2085 fois

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Fondateur et webmaster de rollerenligne.com. Alexandre est un passionné de roller en général et sous tous ses aspects : histoire, économie, sociologie, évolution technologique... Ne le branchez pas sur ces sujets sans avoir une aspirine à portée de main !

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