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Le 10 July 2016 à 08:07 | mise à jour le 11 July 2016 à 22:12

Mans 2016 : le récit de course d'Antoine Lesavre - vainqueur en solo

Mans 2016 : le récit de course d'Antoine Lesavre - vainqueur en solo

Les superlatifs manquent même aux patineurs élites pour qualifier la performance époustouflante d'Antoine Lesavre, vainqueur de l'édition 2016 des 24 Heures du Mans Roller avec 611 km au compteur. Un chiffre incroyable que le patineur du PUC est allé chercher au mental. Récit...

Mis en ligne par  Alexandre CHARTIER

Le résumé d'Antoine

En 2010 je finissais mon premier solo au Mans dans cet état d'esprit :

"Il faut forcément avoir une part de soi de sadomasochiste et un mental pour se mentir sur la douleur insoutenable. Heureux d'en avoir fini mais on ne m'y reprendra pas. "

(Morceau choisi du site du PUC Roller)

Autant dire que j'étais pas prêt de remettre le couvert tout de suite. Mais comme dit la chanson, avec le temps va, tout s'en va ;-)
Les années suivantes aux 24 Heures du Mans, j'étais dans de supers équipes de 10 avec des patineurs de renoms, d'abord Horizon University puis trois fois avec le MSC et enfin avec MRS. De superbes années avec des podiums et une victoire. Mais une petite routine s'installait et à force de voir/suivre les solos, les vrais guerriers du bitume, l'aventure me titillait.

J'étais persuadé que la barre des 600 km allait être franchie par plusieurs patineurs dès 2011. Mais finalement les conditions n'ont pas été au rendez-vous ; pluie, froid, compétitivité... Je tiens à féliciter Claude Viltard d'être allé chercher le record du Mans en 2015. Une superbe progression depuis 2010. Il a fini par dépasser le record de RPhil (Phillipe Coussy) à force de travail. L'histoire nous dira si RPhil a dit son dernier mot sur le sujet...

En septembre je me décide donc, j'annonce à Céline Laporte (Team Manager MSC) que je ne rempile pas pour 2016 et que je pars sur un solo... Inscription faite dans la foulée, je me lance dans l'aventure pour 2016 !

La préparation

De plus en plus je partage la passion de la course à pied avec Chrystelle (ma compagne), nous voulions faire des trails plus long en 2016 et je voulais faire un "break" du circuit de la Coupe de France des Marathons Roller (CFMR). Pour varier un peu et partager plus de choses avec Madame.

On a alors planifié l'année avec de la course à pied entre octobre et avril pour le marathon de Paris (foiré), ensuite du roller jusqu'au 24 heures roller en juillet puis du trail jusqu'à fin août pour un trail de 110km (la CCC).
Il s'avère qu'il y a eu de gros changements de vie en février (déménagement à Lyon + nouveau boulot + annonce du bébé pour octobre ; Youpi !).
Cela nous a quelque peu chamboulé les plans. Mais, coup de bol, nous n'avons pas été pris au tirage au sort pour la CCC, (cela nous donnera plus de chance d'être tiré au sort en 2017 ?) ;-)

Chrystelle et Simon, ont décidé de m'aider pour le coaching sur le bord de piste. Top, on se connait par cœur. Mais une pression supplémentaire, je ne suis plus seul dans l'aventure, et en cas d'abandon, j'embarque tout le monde avec moi dans l'échec. En plus de leur faire perdre leur temps. (Peur...)

Ma préparation roller n'a pas été très longue, j'ai rechaussé en avril après 6 mois de coupure totale des roulettes, je profite quand même du travail de cardio fait pour le Marathon de Paris. Mais, les pieds et le dos n'ont pas apprécié ! J'ai commencé par des petites sorties. J'ai rencontré les patineurs et coach lyonnais. Dur, dur, de suivre les séances derrière des patineurs comme Olivier Blanc, Elphège Pédicone, Benjamin Bourlier, Etienne Hererros etc.

A cela j'ajoute quelques sorties longues :

Puis j'ai voulu faire des grosses sorties entre 50 km et 80 km à vitesse 24 heures à Parilly. J'ai eu beau faire des essais de roller avec des montages improbables, des chaussons découpés de Rollerblade fusion X7 dans des coques de vieux Fila M100...rien n'à faire, les douleurs aux pieds m'empêchaient de faire des grosses séances, les entrainements étaient tronqués. Je rentrais même pieds nus en Vélov' pour soulager les malléoles.

Le coffre de la voiture d'Antoine Lesavre avant le départ pour les 24H du Mans Roller 2016

 

Chrystelle m'a concocté le remède sous forme d'huile essentielle de Kat Seulette (Merci Kat !) pour faire dégonfler, massage tous les soirs... mais le mal était fait.

Je suis donc arrivé au Mans plein de doute sur ce pied et cette malléole récalcitrante. J'ai dû en saouler plus d'un avec ça. Je regrettais d'avoir fait des séances alors que j'avais déjà mal.

Le départ

Pour le départ, une nouveauté 2016, nous avions deux possibilités : soit le départ classique avec le patineur pieds nus d'un côté et les rollers de l'autre, placés sur la ligne de départ selon son temps de qualification, soit partir depuis le fond de la ligne de départ, les patins aux pieds, après que le dernier patineur ait passé la ligne.

La séance des qualifications se passe bien, je profite de la roue de Theo Polbos. Cela me donnera le 11ème temps. Pas si mal pour un solo ! Cela me laissera plus de temps pour chausser au départ.

Claude Viltard hésitait entre les deux possibilités. Je lui ai suggéré de ne pas faire de changement car on n'avait aucune idée du délai avant d'être autorisé à partir depuis le fond de la ligne de départ. Il s'avérera que le délai a été plutôt long, environ de 3'30 de retenu...

Mes deux coachs étant partis faire une petite course d'appoint (merci à eux). Je me prépare pour le départ : mon dossard (aïe, pas d'épingle ! Merci Sabrina et Christophe), mon casque, mes lunettes, mes écouteurs, mes pastilles de sel et magnésium, mon bidon, un peu de ravito. J'arrive sur la ligne... oups j'ai oublié quelque chose... ah oui mes rollers !

Sprint aller-retour jusqu'au box. Départ dans trois minutes... c'est bon le cardio est prêt.

Antoine Lesavre aux 24H du Mans Roller 2016

La course

Le rythme des premiers tours est compliqué à trouver, l'excitation, les gros pelotons n'aident pas à se raisonner. Je me rends vite compte que le vent sera une grosse difficulté pour tenir les 24 heures. Les temps oscillent entre 8' et 9' sans forcément trop forcer, je pense que les roues Bont/MPC Red Magic Hardcore 125 mm  aident beaucoup au Mans. Je m'hydrate, je surveille mes douleurs de pied. Je suis agréablement surpris qu'ils me laissent à peu près tranquille. Lors d'un appel téléphonique avec Chrystelle je lui dis que ca va à peu près. Elle préfère ne plus m'en parler des 24 heures pour éviter d'y penser, très bonne stratégie.

Antoine Lesavre aux 24H du Mans Roller 2016

Les heures passent, dans ma tête je me dis que je suis sur un bon rythme et que je ne tarderai pas à prendre un tour aux autres solos... Erreur, c'était sans compter le retour de Patrick, qui, bien que parti avec les rollers aux pieds et avec un handicap de 3'30, le voilà qui me rejoint. Bravo à toi ! Je suis surpris et le moral en prend un coup, je pensais être tranquille, mais au final je me retrouve comme au départ.

Patrick me demande ce que je compte faire maintenant, si je vais rouler seul ou si l'on roule ensemble, mais je vois bien que son objectif n'est pas de faire des kilomètres mais justement de ne pas trop forcer pour que ses coéquipiers Ligne Droite Christophe et Claude puissent revenir derrière (ce qui se défend tout à fait). Je ne me laisse pas endormir et je continue mon effort. Les tours s'enchainent, j'ai l'impression de faire l'équipier pour Patrick. Il me parle de mes pieds en me disant qu'il ne fallait pas que je me fasse mal, que ça ne le dérangera pas si je m'arrêtais pour changer de rollers... Il me taquine c'est le jeu. :-)

Finalement, nous terminons de mettre un tour au groupe du troisième solo Claude, etc. Cela me permet de laisser quelques relais. Claude n'est pas dans un bon jour. Il le sent mal, le rythme qu'il a pris n'était pas bon pour lui. Je surveille le chrono, je me sens bien, mes pieds ont choisi le bon jour pour me laisser tranquille (le revêtement parfait du Bugatti aide aussi). J'ai des fourmis dans les jambes pourtant nous roulons à 8'40 au tour ce qui est plutôt rapide.

Un tour d'avance

Je me dis qu'à ce moment de la course, je pourrais accélérer, mais que dans 6 heures je n'aurai peut-être plus les ressources pour quitter le groupe. Je profite d'un groupe de deux duos qui nous double dans la montée pour les accrocher. Je jette un œil derrière, personne n'a vraiment suivi, je poursuis l'effort. Cela va durer 7 tours avec des temps entre 7'47 et 7'18 avant que je prenne un tour sur le deuxième solo. Je reçois des appels d'amis (Rémy, Walter), je suis dans le rouge, je préfère ne pas trop m'éterniser au bout du fil. J'attends surtout des infos sur les écarts pour savoir si ça revenait ou pas. Je ne pensais pas que je prendrai un tour aussi vite, mais j'ai dû y laisser des plumes alors que nous n'avons pas encore fait un 6 heures... ( Bêtise ! )

Je me rends compte que Patrick commence à accuser le coup. Il me félicite pour le tour que je viens de prendre. A partir de là, je ne me préoccupe plus du classement, mais je garde espoir pour arriver à mon objectif un peu fou de 600 km. Je ralentis l'allure, j'en profite pour recharger les batteries :

  • hydratation : Powerade, eau, Coca (un peu dé-gazéifié)
  • nutrition : Des sachets congélation remplis de mélange de graines, Babybel, mini saucissons, bonbons, gâteaux apéro, barres.

Un staff de choc

Vu comme ça, cela peut paraître du grand n'importe quoi, mais finalement sur un effort long, on peut se permettre un peu tout tant que ce n'est pas trop compliqué à manger. Et à la différence de la course à pied, l'estomac fait beaucoup moins le yoyo et sur le tour du Bugatti il y a des portions de "repos" qui permettent de mâcher sans s'asphyxier.

Mon staff de choc Chrystelle et Simon me motive, je les ai régulièrement au téléphone (" Alors, on n'attend pas Patrick? ") cela fait un bien fou de ne pas se sentir seul. (Indispensable sur un effort comme les 24 heures)
Les ravitaillements à la méthode "Simon" sont top. Il court sur 100m à coté avec les bidons ou autre et cela permet même de discuter un peu. Il a de l'énergie à donner le petit. Je vais l'inscrire sur les 24h Solo 2017 ou bien ? :)

Antoine Lesavre aux 24H du Mans Roller 2016

L'équipe de choc (Tom, moi, benji et Sabrina)

A mi-parcours

L'euphorie fait place à la lassitude : la montée du Dunlop devient de plus en plus raide, et pourtant je finis à peine la mi-course. Le moral en prend un coup. Je commence à douter, je me plains... mauvais moment à passer. J'aurais bien enlevé 12 heures sans soucis.

Un truc super, c'est les messages papier avec des infos sur l'état du classement, le nombre de tour, un petit mot doux que Chrystelle me transmet dans les sachets ou scotché au bidon de boisson :).

Le duo du PUC avec Tom et Christophe rencontre des soucis, Christophe se retrouve temporairement en solo pendant la nuit. Il sera d'une aide précieuse pour les longues lignes droites face au vent. Malgré une proposition de ma part de prendre un relais, Christophe repasse devant et me dit qu'il va sûrement arrêter à son tour et qu'il pouvait faire l'effort. Il s'avérera que finalement Tom s'est fait violence et que le duo se retrouvait au complet quelques tours plus tard. Une autre équipe m'aura particulièrement bien aidé, c'est celle de Sabrina et Jessica nos stars belges qui elles aussi étaient en duo. Cela m'a permis de tenir quoi qu'il arrive.

Pour prévenir de la déshydratation ou des crampes, j'ai bu énormément. C'est très bien dans l'absolu, mais comme les températures n'étaient pas aussi élevées que ce que j'avais imaginé, une méchante envie pressente me titilla soudainement. J'annonce à mes partenaires que je vais faire une pause en haut du Dunlop. Comme pour beaucoup de solos c'est l'endroit parfait, à l'écart des regards où la vitesse n'est pas trop élevée. J'avais vu des cyclistes et plus récemment Guillaume de Mallevoue pendant la Rollathon réaliser l'exercice sans arrêt. Je suis un homme de défi, je me suis dit que je pouvais y arriver ! L'avantage de ne pas être en combi mais en maillot short, c'est plus facile d'accès. Je me lance donc en déroulage jambes écartées, tout ce passe bien... mais problème, ça ne s'arrête plus... et la descente du Dunlop s'amorce... J'imagine un patineur glisser dans la descente par ma faute... je remballe le matos rapidement, l'hygiène devient un mot inconnu pendant les 24h :). Je terminerai mon affaire sur la longue ligne droite suivante. C'est bon je suis devenu un expert, sale mais expert quand même !

Antoine Lesavre aux 24H du Mans Roller 2016

La nuit

Durant la nuit, j'en profite pour enfiler une veste, recharger mon téléphone avec une batterie externe. Les gestes ne sont pas encore au point, je la laisserai m'échapper et elle finira explosé au sol sur le Bugatti. Mon téléphone a quand même pu se recharger à 30%... On va faire avec, et réduire la longueur des discussions. La solution est la bonne, juste la réalisation demande des ajustements !

Après une nuit avec des températures très douces vers les 10°C Je pensais pouvoir me réchauffer avec le soleil du dimanche... raté, nous avons eu droit à une brume, qui s'est transformée en bruine, puis en pluie qui trempe. Le Bugatti est devenu une patinoire impossible d'accélérer, pourtant l'énergie dépensée est la même... Les temps s'effondrent je passe à 12' 13' au tour... je maudis le ciel que ça tombe maintenant et pas dans 6 heures, cela n'arrange pas du tout mes affaires. Je pensais être large, mais finalement, j'ai besoin de puiser loin pour ne pas trop perdre de temps. Je pense à des choses positives comme passer la barre des 600 km, passer la ligne, à ma chérie qui m'encourage avec son ventre bien rond à chaque tour, à la chance que j'ai d'être debout sur mes rollers et pas allongé sur un lit d'hôpital. Malgré les cuisses qui n'en peuvent plus de monter cette satanée Dunlop, le reste du patinage se fait "comme on peut". Avec les deux duos qui m'accompagnent maintenant depuis plusieurs heures, nous comptons les tours comme un compte à rebours pour atteindre les 600 km. Ce défi devient un vrai défi de groupe.

Antoine Lesavre aux 24H du Mans Roller 2016

La barre des 600

On se rapproche de la fin, je ne sais pas si c'est physiologique, mais j'ai l'impression que le corps se relâche lorsque l'on commence à sentir que ça va être bon... Il s'avère que j'ai du galérer près de 3 heures avec les moyens du bord, plus de jambes, le corps complètement vidé.
On compte les tours avant la barrière des 600km 3, 2, 1...

Je roule en mode zombie, j'ai mal partout mais je suis heureux : on a réussi l'objectif! Enorme soulagement, je n'y croyais pas mais on l'a fait avec un peu d'avance. J'en profite pour terminer un tour avant les 24 h, ce qui fera 146 fois la montée du Dunlop.

Les solos qui attendent le dernier tour en haut du Dunlop me félicitent, cela me touche. Je suis trop heureux. Je termine le dernier tour, énormément de patineurs me félicitent sur ce tour et dans la dernière ligne droite, j'en ai la chair de poule tellement l'émotion est forte, je n'arrive pas à retenir mes larmes, je tombe dans les bras de Chrystelle avec le soutien de Simon et Thibaud.

Après avoir patiné 24 heures sans s'arrêter une minute, je m'assois enfin sur une chaise. Claude comme un symbole me délivre en me retirant mes rollers. :) La montée des marches pour arriver au podium ressemble à de l'escalade, la descente en marche arrière est pitoyable. Mais quelle idée de se mettre dans cet état ?

Sans Sabrina et Jessica (les Twins ), Tom et Christophe (le Duo Puc) et Benjamin (le Dulo ou Suo selon la préférence) sur la piste et sans Chrystelle et Simon sur le bord je n'aurais pas pu arriver à mon objectif, je tiens à les remercier de tout mon cœur, je remercie aussi tout ceux qui au fil de ces 24 heures m'ont permis de m'abriter l'espace d'un tour ou de m'encourager par un mot un coup de fil ou de leur présence avec un geste.

Les temps tour/tour

Temps au tour d'Antoine Lesavre aux 24H du Mans Roller 2016

Fréquence cardiaque pendant les 24h (129 bpm moyenne, 179 bpm maximale)

Fréquence Cardiaque d'Antoine Lesavre aux 24H du Mans Roller 2016

On remarque bien à la 4ème heure que le rythme était plus rapide. Puis, on voit bien une lente descente inévitable. Plus on avance dans le temps, moins le cardio est limitant mais ce sont les quadriceps qui ne pouvaient quasiment plus se plier deviennent à leur tour l'élément limitant.

Liens utiles

Voir la galerie photo de Christophe Pierredon sur mediaskates.com

Résultats des 24 Heures du Mans Roller 2016

Voir notre page consacrée à l'événement

Photos : Christine Dumouchel
Mis en ligne  le 10 July 2016 - Lu 6232 fois

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Fondateur et webmaster de rollerenligne.com. Alexandre est un passionné de roller en général et sous tous ses aspects : histoire, économie, sociologie, évolution technologique... Ne le branchez pas sur ces sujets sans avoir une aspirine à portée de main !

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