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Le 16 August 2015 à 11:03 | mise à jour le 06 October 2015 à 22:48

Les 24 Heures du Mans solo 2015 de Claude Viltard (3/3)

Les 24 Heures du Mans solo 2015 de Claude Viltard (3/3)

Son exploit realisé lors de 24 Heures du Mans en solo avec le record restera dans les mémoires de cette course. Après quelques semaines de repos Claude Viltard vient nous raconter sa préparation et sa course. Voici la fin de son récit ...

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24 Heures du Mans Roller 2015

On commence déjà à me féliciter ! Des patineurs m'applaudissent en me doublant. Je citerais Goyan Romano qui m'a dit avant Le Mans qu'il ne voulait pas venir cette année mais qu'il avait accepté de le faire juste pour me voir gagner... Trop sympa Goyan d'avoir cru en moi ! Yann Guyader qui m'encourage et aussi des dizaines d'autres que je n'ai pas reconnu. Trop concentré sur le job. Merci mais ce n'est pas fini ! Je n'ai toujours pas pris un tour à Balbatruc ! Coup de téléphone de Philippe Poirier :

" Balbatruc est 3 minutes derrière toi, tu me règles ça, ça m'énerve. Depuis une heure, ça ne bouge pas ! Mais qui est ce mec ? "

" Je sais pas. Renseigne toi. "

Et on remet ça. On roule à environ 35 km/h sur le plat et comme je le peux dans la montée. On retrouve Gilles seul sur la piste. Il nous prend les roues, on parle un peu. Il me demande quelle est ma position.
Je lui dis :

" Bien 1er ! " Il est ravi. "

" Et toi ? "

"3ème" me répondit-il avec un beau sourire.

Je ne peux pas vous dire ce que je lui ai répondu, ce serait censuré.

"Et qui est ce Balbatruc ? ! Tu vois qui c'est ?"

"Bien sûr, c'est Kevin Bizien ! "

Je comprends mieux maintenant, un breton à mes trousses, mais comment l'ai-je oublié celui-là ? Durant ces 18 heures je ne me suis absolument pas soucié de la composition du peloton. Je roule et gère la vitesse pour que ce ne soit pas une balade de santé non plus. Après l'abandon de Philippe Coussy, j'ai complément occulté Kévin.

Enfin, dans la ligne droite des stands je le vois. Mathias demande si on le pose. Je lui dis que non. Je veux lui parler. Je vais lui prendre enfin un tour. Je me mets à côté de lui. Je le salue. On échange quelques phrases pour se féliciter mutuellement. Mince, on est en tête de la plus prestigieuse des courses de 24 heures ! Il n'y a aucune agressivité entre nous. Je ne le connais pas plus que ça. On est pas de vieux amis, mais on se respecte. On roule ensemble quelques tours, Kevin, Gilles et moi. C'est énorme. Les trois premiers du Mans roulant presque la main dans la main. Ce qui aurait été génial c'est de finir comme ça. Mais Kevin représente encore un danger pour moi. Je ne sais pas ce qu'il a encore dans les pattes le breton... Le Mans est une course que je rêve de gagner depuis 2010. Je ne vais pas prendre de risque. Il reste 4 heures. Nous avons dépassé les 500 km c'est bien. Mais un seul tour ce n'est pas grand-chose ça ne laisse pas beaucoup de marge, 1 km/h de moyenne c'est tout. S'il roule à 25 et moi à 24 il me reprend le tour. Mis à part la douleur que vous pouvez imaginer, j'ai de la marge. Il monte aussi bien que moi, voire mieux la Dunlop mais je peux faire la différence sur le plat. J'accélère doucement, pour ne pas donner l'impression que je mets une sacoche. Gilles lâche, et peu après Kevin.

Record ?

Je ne pense plus aux 600 km depuis l'abandon de Christophe. Nous devions aller les chercher ensemble. J'ai roulé trop lentement la nuit pour espérer le Graal Suprême des 600. Il n'aurait pas fallu rouler à plus de 10' au tour et je suis descendu à plus de 10'30...

A 12h30 je demande mon kilométrage. Je sens déjà qu'il se trame un truc louche.

" Tu es en tête, ça roule ne t'inquiète pas pour ça. Et pourquoi veux-tu savoir ? "

Pour estimer ce que je vais faire ! ça va m'occuper parce que je commence à trouver le temps long. On te dit ça.

A 12h45, j'entends : "Rglod Ligne droite Solo 525 km ! " Tiens étrange ? Je pensais que mon pseudo pour ce Mans était « 125Only » en hommage à Pascal Lorenzi ( 84Only ). C'est en lisant son récit sur sa victoire de 2009 que je suis tombé en amour pour l'Ultra. Merci Maitre !

525 ! Je calcule de suite. L'annonce donne la distance avec 15 mm de retard, donc à 12h30 j'avais fais 525 Km ! Wahoo pas mal pour une mec qui ne sait pas s'entraîner ? Bon, il me reste combien de temps à rouler ? je réfléchis. 3h15, ok je peux rouler à 20 km/h sans problème. 525 km à 12h00 ?! Nan, ça me semble beaucoup trop. Je pars donc sur 510 km. c'est plus sage. En 3 heures je peux faire 60 km. J'estime donc ma distance réalisable à 570 km. Coussy a fait 573,345 soit 137 tours en 2011. Je pense pouvoir en faire autant.

Je suis avec Jérôme, je vois Kevin, le mec en blanc. On le dépasse à bloc. Jérôme temporise pour que le dépassement soit franc. Je lui prendrai un deuxième tour synonyme de victoire. Ça y est.

Il reste 2 heures de course, j'ai enfin de la marge. Kevin a dû rouler 2 km/h plus vite que moi et que je le laisse faire ! Marie Poidevin roule un instant à côté de moi et me félicite. Je me fais doublé par un patineur qui me dit : 

« Aller Claude c'est bon pour le record !... »

 Je reste toujours sur mon estimation des 570 km. Je ne pense pas avoir roulé très vite pour faire mieux que ca. Plus on s'approche des 16h00, plus je me fais féliciter ou applaudir par ceux ou celle qui me connaissent ou s'intéressent à notre discipline. Je suis flatté mais je garde la tête froide. Une chute, un incident mécanique comme une vis de platine qui se barre et la course est perdue. Je fais attention à chaque bruit suspect. Je commence sans me rendre compte à ralentir dangereusement : 12' au tour. C'est le Dunlop qui est le plus dur à gérer. Je me laisse aller, je glisse dans ce que l'on redoute le plus : le mode « Quand est-ce qu'on arrive ? ».

Je me prend une grosse claque quand je vois Kevin qui tranquillement, me dépasse ! je lui remboite le pas de suite. Hors de question que je lui lâche quoique ce soit ! Il est 14h30. Dans 1h30, c'est fini. Je rêve déjà d'une bassine d'eau glacée pour y mettre mes pieds ! Mmm, rien que cette idée me pousse dans la Dunlop. Mathias m'annonce que le record est jouable et que l'on va aller le chercher. Il a besoin d'info, combien de tour reste-il à faire. Il reste une heure. 3 tours ! Nous avons besoin de trois tours.

" Pour l'égaler ou pour le battre ? " Lui demandais-je.

" Je pense qu'ils sont en train de nous rouler ! " me dit Mathias.

"Et bien on va leur en faire 5 des tours ! " criais-je !

Ultimes révolutions

Claude Viltard aux 24 Heures du Mans Roller 2015Et c'est reparti. J'ai le sentiment que je vais battre mon record du tour de 8'08''880 ! Je suis à bloc, je pousse comme un fou dans la Dunlop. Sur les 5 derniers tours, on roule entre 10' et 10'55. Le dernier tour, je le fais en 13'. Dans le 140ème tour, au sommet de la Dunlop je salue mes potes solos et je pousse un cri en levant mes bras. C'est là ma ligne d'arrivée ! Devant mes amis(es) solo, au sommet de ce qui nous a fait le plus souffrir... On bombarde encore pour être certains de faire un dernier tour. Le 141ème et dernier. Kévin est avec nous. Nous allons arriver ensemble, j'aurai aimé que Gilles soit avec nous.

Je fais ma dernière montée de la Dunlop. Ma femme, SoSo est là sous l'arche avec les membres de mon Club Sallanches Ultra Roller. Je lui tends les bras. Elle m'attend. Nous nous enlaçons sous l'arche. Je l'embrasse et je repars pour finir le boulot. Le dernier tour est aussi stressant que le premier. Dans le premier il y a beaucoup de monde à éviter avec des niveaux différents. Dans le dernier, il y a des équipes qui se battent comme des chiffonniers et les solos ne tiennent plus debout, la moindre touchette et je serais au tapis... Je fais attention, je roule au milieu de la piste pour laisser toutes les trajectoires libres. Sur la ligne droite, Kevin et moi roulons côte à côte, on savoure cet instant. Le fruit d'un travail colossal que lui et moi avons fourni pour en arriver là. Tous les solos ont travaillé dur pour atteindre leur objectif. Nous ne sommes pas plus méritants que celui ou celle qui a atteint son objectif. Que ce soit gagner, un podium ou juste finir Le Mans, c'est dur pour tout le monde. On voit des solos en grande souffrance sur le Bugatti, ils méritent bien plus que moi le respect car, et quelle que soit la distance qu'ils ont parcourue, ils ont fini dans de plus grandes souffrances que moi. Les 120 acteurs de cette très grande course méritent un grand respect.

24 heures

Nicolas Belloir, président de la FFRS et Claude ViltardJe passe la ligne d'arrivée avec Mathias, Jérôme et Kevin. Nathalie est là. Je lui tends les bras et je l'enlace. On est comme deux gamins qui ont eu le cadeau de noël dont ils rêvaient. L'émotion est énorme. Elle l'était déjà au sommet de l'Alpe d'huez. Là je suis passé d'un prétendant à la victoire à un vainqueur du Mans. Elle fait partie des artisans qui ont contribués à cette victoire. Elle a fait les réglages. Un peu comme une formule 1 dont le moteur a un gros potentiel mais pétouille. Elle a fait ronronner le moteur.

Je ne connais toujours pas ma distance. Je demande. Adrien me répond : " Tu verras sur le podium " . Kevin vend la mèche. J'ai 581 km au GPS tu m'as mis 2 tours. Oh Merde ! Je ne prends toujours pas la mesure de la perf.

Adrien, le staff de Christophe et Philippe ont réussi, je ne sais comment, à faire installer une chaise pour moi à l'arrivée. Je m'y effondre. Adrien me retire les patins. Philippe vient me féliciter, il est au bord des larmes. Je lui dit simplement : "Merci on a réussi ! " Mais je vais te faire monter sur le podium avec moi. Je me sens mal d'un coup. J'ai chaud très chaud. Je suis oppressé. Je demande à Adrien de m'aider. Camille et Adrien m'aident à me relever. Il me faut de l'ombre. Regagner le stand le plus rapidement possible. C'est un crève-cœur, j'aurai aimé accueillir mes potes mais je ne peux pas...
Arrivé dans les stands, je revis. Je vide mes poches des restes de bars de compotes. Je retire mon cardio. Je suis avec Adrien, Philippe, Camille, Mathias, Jérôme je ne sais pas comment les remercier. On vient de faire un truc. Seul Jérôme est impassible. Il est temps d'aller sous la lumière. Je demande à Philippe et Camille de m'accompagner. Je traîne les pattes. Ils m'aident à me déplacer. On arrive à l'escalier. Ils hésitent. Je ne pourrais pas monter là ! il faut que vous m'aidiez ! On attend quelques minutes en bas de l'escalier. Il y a les solos hommes et femmes. Nous attendons notre tour. La porte s'ouvre enfin. Nous montons. Moi avec grand peine arrivé là haut. Philippe et Camille s'apprêtent à descendre. Oh, je ne peux pas marcher, j'ai besoin de vous ! Les femmes sont appelées. C'est énorme ce qu'elles ont fait. Hilde nous fait la 3ème place au scratch Solo comme en 2012 avec le record du monde féminin avec 564,975km. Elle a roulé très longtemps avec moi. Comme toutes les autres filles. Elle n'a pas pris beaucoup de relais mais elle a fait le job quand il le fallait. Sa 5ème victoire au Mans en 5 participations.

Nous sommes appelés. Gilles monte sur la 3ème marche. Kevin monte sur la 2ème et je suis appelé pour monter sur la plus haute. Je demande l'aide de Philippe et Camille, ils me conduisent sur le podium et m'y laissent. Je savoure ce podium avec deux amis.

Je retrouve Philippe et je lui dis :  "je t'avais dit que je te ferai monter sur le podium ! " Il est ravi.

Epilogue

Tous les ans, je me pose la même question. Aurais-je l'an prochain la force et la volonté de reprendre le chemin de l'entraînement ? Si j'avais échoué cette année, je pense que ça aurait été très dur. Finir deux fois consécutivement 2ème, c'est sympa mais je n'aurai pas digéré une 3ème fois. Ou pas facilement. J'ai encore une marge de progression physique et technique. Et il y a encore de belles choses à faire en Ultra. Et une en particulier qui me tient à cœur. Faire reconnaître notre discipline auprès de notre fédération en est une. Cette année 10 solos (4 femmes et 6 hommes) ont fait plus de 500 km. Pour en arriver là, il y a eu beaucoup d'heures consacrées à l'entrainement. Nous méritons cette reconnaissance. Sommes-nous encore considérés comme des farfelus ? Ne sommes-nous pas des compétiteurs et des athlètes à part entière ? Nous suscitons bien souvent l'admiration des grands champions que nous croisons sur notre chemin. Les 24 heures du Mans sont "nos championnats du monde, nos JO, la course de l'année". C'est la course que tout solo compétiteur rêve de gagner. Il serait juste aussi, que toutes les coupes distribuées aux vainqueurs, aux seconds et aux troisièmes soient les même pour toutes les catégories. En effet est-il sérieux, et respectueux de donner la plus petite des récompenses aux solos ? Je suis sûr que l'on me comprendra...

J'ai reçu pour ma première victoire solo, une coupe de 20 cm de haut, la plus petite de toute la récompense. Une fille qui avait gagnée en duo a été choquée comme moi. Elle m'a donnée la sienne en échange de celle que j'avais gagnée. J'en ai beaucoup moins bavé que toi ce n'est pas juste. Je n'oublierai pas ce geste...

L'ultra n'est pas reconnu par notre fédé.

Claude Viltard aux 24 Heures du Mans Roller 2015


Remerciements

Là, je devrais nommer quelques personnes pour m'avoir permis atteindre cet objectif mais la liste serait impressionnante. Mais s'il y avait une personne qui par une phrase a changé ma façon de me préparer et qui a fait qu'aujourd'hui je peux encore espérer de belles choses c'est Jean-Stéphane Sierra. En 2011 Youb a organisé un weekend roller a Nîmes. Jean-Stéphane Sierra était là. Et lors d'une conversation, il nous a demandé ce que l'on faisait comme prépa. Alors tout le monde se lâche et explique son programme d'entraînement,  il fait des yeux ronds et nous regarde éberlué, et dit :

" mais avant de vous faire des séances de fou que certains élites ne font pas, commencez à apprendre à patiner ! "

Alors, depuis 2011, j'apprends à patiner et tous les ans je reprends tout à zéro. J'ai croisé beaucoup de patineurs(euses ) et je me suis nourri de leur expérience. J'ai toujours pris grands soin à les écouter. Pas forcément les meilleurs. Tout le monde à quelque chose à nous apprendre. Si aujourd'hui on me dit que je patine mal, qu'il faut que je rebosse, et bien je le ferai sans aucune hésitation.

Je l'ai déjà fait mais je tiens à remercier mon équipe. Mathias, Jérôme pour être venus me filer un coup de main sans y être entraînés. Ligne Droite pour le soutien durant ces deux belles années. Nathalie et Christophe pour m'avoir mis sur les rails. Adrien, Philippe et Camille pour avoir géré le staff de main de maître et bien sûr ma femme Soso pour tout...

Liens utiles

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Récit: Claude viltard
Photos : Loic Cousin et Colin Morin
Mediaskates.com
Relecture : Sanglier76 et Alfathor 
Mis en ligne  le 16 August 2015 - Lu 2685 fois


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