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Le 18 October 2011 à 10:30 | mise à jour le 19 October 2011 à 07:34

Interview avec Benjamin Brillante

Interview avec Benjamin Brillante

Voilà un amoureux du roller jusqu’au bout des ongles. Ben Brillante habite Paris et pratique depuis une quinzaine d’année le freeride, une discipline urbaine très tonique et qui demande de patiner en parfaite symbiose avec la ville. Mais sa passion, il la partage également au travers de vidéos très léchées et très esthétiques qu’il va tourner avec son compère Greg Mirzoyan aux quatre coins du monde...

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« La vidéo de la mine de sel nous donne de la crédibilité »

Ben et Greg ont notamment signé LA vidéo qui fait le buzz depuis quelques semaines : elle s’intitule « Bombing down the salt mine » et a déjà été visionnée par plus d’un million de fans sur Internet. Dans cette interview, Ben revient sur sa découverte du roller, sur ses années de pratique, sur ses nombreux voyages pour le sport et sur la façon dont il voit le freeskate, au sens propre comme au sens figuré. Interview !

Bonjour Ben. Depuis combien de temps pratiques-tu le roller ?

Benjamin BrillanteJ’ai 30 ans et j’ai commencé à 16 ans. Quatorze années de roller donc, avec des moments plus intenses que d’autres, des moments où je me suis arrêté parce que j’étais blessé… Quatorze années de patin dans la rue principalement, à pratiquer le freeride, au début en quad puis en inline.

Tu as dû pratiquer d’autres sports avant le roller…

J’ai fait principalement de la gym et du trampoline.

Ce qui t’as permis de conserver des qualités de souplesse et de rebond j’imagine !

C’est plus de la tonicité et de l’explosivité que de la souplesse pure. Par ailleurs, ces deux sport donnent une vision de son corps dans l’espace et nous enseignent, par exemple, comment tomber correctement et, dans la même veine, comment appréhender les rotations et autres mouvements dans les airs. Physiquement parlant, ça procure de la tonicité et de l’énergie. Il faut être assez explosif pour faire ces sports-là et ça se retrouve forcément dans mon patinage.

Mais alors, ces sports étaient trop contraignants pour que tu les ais arrêté aujourd’hui ?

Contraignant en termes de temps principalement. J’ai en fait arrêté le trampoline il y a deux ans et demi ou trois ans, uniquement pour une question de temps. C’est différent du roller où il suffit juste d’enfiler sa paire de roller et basta, c’est parti ! Pour le trampoline, il faut aller dans une salle, accéder à des créneaux d’entraînement, sauter avec un groupe. Pareillement pour la gym. C’est forcément compliqué quand on finit le boulot à 21h00 et que les créneaux sont fixés à 19h30...

Quand tu as commencé le roller, qu’est-ce qui était nouveau par rapport à ces sports-là ?

La liberté ! J’ai commencé le roller vraiment par hasard. Ce n’était pas une volonté de ma part de me diriger vers les sports extrêmes ou les sports de glisse. Mon jeune frère avait une paire de roller qui traînait : je l’ai utilisée pour aller chercher le pain, pour aller à la Poste, à l’école. Je suis allé de plus en plus loin avec ces rollers. Fatalement, j’ai commencé à croiser des gens qui pratiquaient également. J’ai progressé. J’ai eu envie d’appartenir à ce milieu-là, de participer à toute l’énergie qui existait dans ce milieu et puis voila !

Ca s’est passé à Paris ?

Oui. Je suis sacrément Parisien ! Je connais très bien le milieu parisien du roller forcément. Mais les expériences avec Rollerblade ou diverses compétitions m’ont amené à aller à droite et à gauche. Aujourd’hui, je cherche plus à m’échapper de Paris pour faire du roller. Ca s’est vu dans les vidéos qu’on a faites pour Rollerblade avec Greg à Londres, à Cracovie ou en Chine… J’ai toujours eu cette volonté de découvrir de nouveaux spots pour faire de nouveaux tricks, pour développer une nouvelle vision… On peut retourner sur un même spot, par exemple à Paris, et innover, faire les choses différemment. Mais c’est vrai qu’on se retrouve quand même plus facilement avec une vision totalement neuve, quelque chose de frais, quand on est loin de chez soi et dans un milieu qu’on ne connaît pas.

Tu disais cependant que tu as découvert le roller à Paris. Est-ce qu’on peut dire que c’est un lieu parfait pour la pratique du freeride notamment ?

De toutes les grandes villes d’Europe, certainement. J’ai pas mal voyagé. New York, Los Angeles, Tokyo, Pékin, Sydney et presque toutes les capitales européennes… Je peux dire que Paris est plus appropriée pour le roller parce que les bitumes sont propres, en bon état ainsi que les trottoirs. On a un peu moins de spots qu’ailleurs parce que l’architecture est moins exubérante, assez classique. Pour autant, dans certains quartiers plus modernes, comme La Défense par exemple, on peut vraiment s'exprimer sans contrainte. A Londres, où les bitumes sont vraiment abîmés et les trottoirs en pavé, à un moment ou à un autre, ça devient fatigant, usant… Il n’y a pas tout ces problèmes à Paris : c’est nickel, c’est propre, c’est lisse et c’est fluide ! Certaines villes du Sud de l’Europe présentent la même configuration que Londres : des trottoirs en pavé, en petit carrelage. Donc c’est également plus compliqué. Par ailleurs, à Paris comme en France, on a vraiment une culture du roller de masse. Beaucoup de patineurs se sentent former une tribu. Quand on les a trouvé, ce n’est plus vraiment possible d’en sortir – si on est passionné j’entends – car on est aspiré par ces partenaires pour faire du roller, et ce dans toutes les disciplines (slalom, freeskate ou street).

Tu as sans doute besoin de cette énergie-là, de cette stimulation, pour continuer…

Benjamin BrillanteDe toute manière, je connais très peu de personnes capables de rouler seule, de se lancer des défis du genre : « je vais sauter de là à là pour la gloire. » L’effet de groupe reste assez nécessaire. Je peux difficilement rouler tout seul, même pour une vidéo : s’il n’y a pas quelques personnes qui sont là pour me dire que ça va bien se passer et me motiver, c’est un peu plus difficile.*

Récemment, tu es allé rouler dans les rues de Londres. Mais cette fois-ci, tu étais devant la caméra !

Effectivement… D’habitude, c’est Greg qui est sur les images parce que c’est ainsi qu’on fonctionne avec Rollerblade. Moi, je suis là pour le filmer car il ne peut pas le faire tout seul. A Londres, nous souhaitions avoir une vidéo de Greg avec son pro modèle, une vidéo de nous deux comme on l’avait fait à Barcelone, avec une bonne énergie, et une vidéo de moi pour montrer ce que je sais faire en roller devant la caméra.

Alors comment se monte un tel scénario de vidéo ? Vous connaissiez Londres avant d’y aller ? Comment repérez-vous les lieux et est-ce que vous avez des habitudes de tournage ?

Personnellement, j’étais allé une fois à Londres auparavant. Greg connait mieux la ville car il a passé pas mal de temps en Angleterre. On avait déjà plus ou moins repéré des spots sur Google Map ou sur d’autres vidéos. Nous ne sommes donc pas arrivés les mains dans les poches sinon, nous y serions restés huit jours au lieu de trois, et sans être plus efficace ! Par ailleurs, nous n’avions pas beaucoup de temps, donc nous avons été obligés d’aller à l’essentiel. Quand on tourne ce genre de vidéo, et parce qu’il faut ménager le physique pour aller au bout des images, on doit d’abord faire passer tous les tricks : on essaie de faire quelque chose de cohérent, de faire des figures suffisamment complémentaires. Dans un deuxième temps, on enregistre toute la partie plus roulante qui va servir à amener de la vitesse dans la vidéo.

A certains moments dans la vidéo, on voit qu’il y a beaucoup de monde…

C’est l’un des gros « problèmes » de cette ville. Autant à Paris, on croise beaucoup de touristes, à Londres, il y a beaucoup de gens qui travaillent : on ne peut pas se permettre de faire la sécurité dans la rue, sinon il faudrait arrêter 300 personnes d’un coup ! Donc on essaie de capter les instants et les espaces entre le passage des gens, les interstices. Et puis on se lance. En termes de sécurité, c’est vrai que ce n’est pas toujours l’idéal. Mais on essaie de faire le maximum pour ne pas se retrouver face à une voiture ou à un piéton.

Donc vous vous appuyez sur les habitudes des gens que vous connaissez un peu.

De toute manière, on observe déjà avant de filmer. A Londres, j’ai passé certains tricks complètement à l’aveugle. Par exemple, sur le dernier trick de la vidéo, derrière le cameraman, il y a un mur qui me cache la circulation de la route sur laquelle j’allais atterrir. Et bien nous avons demandé à des Anglais qui étaient là s’ils pouvaient bloquer les voitures l’espace de 30 secondes, pendant qu’on shoote.

Les gens regardent et semblent respectueux de ce que vous faites, non ?

Ils sont souvent respectueux, mais la plupart du temps, ils sont assez surpris. Certains regardent, se placent en spectateurs : à ce moment-là, ils prennent leurs distances, se mettent en sécurité. Mais la plupart des gens sont surpris par notre vitesse, ils peuvent avoir un peu peur parfois et penser qu’on pourrait les percuter ou les braquer ! La vraie difficulté rencontrée à Londres fut la sécurité autour dans les bâtiments de bureaux et les agents de sécurité : certains périmètres dans des quartiers d’affaire sont carrément interdits aux rollers ! Donc on doit attendre que le vigile tourne le dos pour faire la prise en quelques secondes et remballer.

Vers la fin de la vidéo, on voit que tu as failli te faire surprendre : c’est quand tu passes dans une fontaine et que tu atterris en glissant légèrement...

En fait, j’avais une autre prise sur laquelle je ne glissais pas. Mais j’ai préféré celle-là pour mettre de la vie. J’ai effectivement voulu laisser visible le fait que mon pied gauche part quelque peu, mais sans chercher à m’attarder dessus. Le but, c’était d’amener quelque chose d’humain dans la vidéo et montrer qu’on n’est pas parfait.

Interview Ben Brillante, mine de sel

Tu disais qu’à Londres, ce n’était pas évident de patiner. Il y a aussi autre chose à prendre en compte en plus de l’état de la chaussée : c’est le fait que les voitures roulent dans l’autre sens !

C’est la première chose qu’on se dit en arrivant à Londres en roller. On se dit qu’on risque gros si on ne fait pas attention à regarder d’où arrivent les voitures. La « priorité » et le respect qu’on donne aux piétons en France est bien moins visible à Londres. Donc on passe notre temps à regarder à gauche comme à droite, et deux fois parce qu’il faut traverser la route ! On ne peut pas se tromper et regarder du mauvais côté...

Une vidéo t’a rendu « célèbre » très récemment : celle qui a été tournée dans une mine de sel en Pologne. On voit Greg Mirzoyan effectuer une descente improbable dans le boyau d’une mine de sel et toi, tu filmes derrière. Comment ça s’est passé ?

Pour commencer, je dirais que 80% des gens oublient que quelqu’un filme derrière. Souvent, on zappe le cameraman pour se laisser transporter par la vidéo. Il y a eu énormément de commentaires concernant cette vidéo qui a été visionnée plus d’un million de fois : certaines personnes prenaient quand même en compte le fait qu’on était deux à descendre ce truc-là ! Alors déjà, pour Greg qui était devant, ce n’était pas donné. Mais pour moi qui étais derrière et qui me concentrait sur le cadrage, ce n’était pas plus simple ! Pour l’anecdote, on est d’abord passé par là à pied et on s’est dit : « ce truc-là, il faut le faire ! » Ensuite, on a fait le tour de la mine et nous sommes revenus au même endroit. Puis nous avons mis les rollers et c’était parti ! Les « mineurs » avaient assurés la descente afin d’être sûr que personne ne nous croiserait, et puis roule ! Avant de se lancer, nous nous sommes quand même concertés un instant. On a fait deux prises en marche arrière : Greg est passé vraiment très près du plafond lors de la première prise et il m’a réellement fait très peur. La deuxième prise était la bonne !

On peut dire que tu es focalisé sur la façon dont Greg descend.

Oui effectivement. J’ai la caméra dans les deux mains et un petit écran sur la caméra qui me permet de le cadrer au mieux. L’angle de vue est assez large, ce qui me permet de ne pas trop me tromper. Mais il faut que j’assure la stabilité de la caméra, donc je dois vraiment être concentré. Ensuite, il est très bon patineur et je n’avais aucun doute sur le fait qu’il puisse réussir la descente. Je n’avais aucun doute non plus sur le fait que je puisse tenir la caméra ! On a confiance l’un dans l’autre et le but, ce n’est pas de se retrouver dans une situation compliquée.

C’est possible de te demander quelle sera la prochaine vidéo qui fera le buzz ?

Euh… On y a déjà réfléchi mais je n’en dirais pas plus. Nous avons commencé les repérages et nous avons une petite idée… En tous les cas, nous avons bien compris l’intérêt que les gens portent à ce genre de vidéo. Et pour une fois, le roller ne fait pas le buzz à cause d’une chute ou d’une situation burlesque. Là, c’est du roller à l’état pur !

Du coup, ça amène une question : qu’est-ce que pour toi une vidéo réussie ? En effet, est-ce que ce n’est pas frustrant quelque part de voir que cette vidéo de la mine de sel, qui dure une quinzaine de secondes, connaît plus de succès que d’autres vidéos qui vous demandent énormément de travail en terme de repérage, de temps passé à patiner et de production après le tournage ?

J’ai mis en ligne des vidéos qui ont bien marché, mais aucune n’a aussi bien marché que celle de la mine de sel. Effectivement, c’est extrêmement frustrant. C’est certain que nous mettons beaucoup d’énergie pour des choses beaucoup plus qualitatives... Mais la vidéo de la mine de sel sert aussi le roller : elle le met en avant et elle montre qu’on est capable de faire des choses spectaculaires, qui font vibrer les gens et qui sont même un peu dangereuses quelque part. Ça nous donne de la crédibilité alors que, malheureusement, le roller a du mal à en avoir en ce moment par rapport à d’autres sports de glisse. Et pour finir sur ce sujet, que ce soit Greg ou moi, nous sommes des amoureux de la « belle image » : on a envie d’être disponible sur les deux tableaux, que ce soit pour montrer du spectaculaire, de l’énergie pure ou pour produire des vidéos un peu plus léchées où on va prendre le temps que tout soit le plus parfait possible.

Vous avez tourné des vidéos un peu partout sur la planète. Quels sont vos futurs projets de voyage ?

Partir demande des moyens financiers qu’on n’a pas forcément. Rollerblade nous soutient et il faut que cette synergie se pérennise pour qu’on puisse développer d’autres projets de vidéos. Il faudrait aller vers des endroits inédits, par exemple en Amérique Latine ou en Asie. Si on fait une vidéo en Amérique Latine, une région qui n’est pas encore très ouverte sur le freeride, et bien toute l’Amérique Latine va nous regarder ! Idem pour la Chine par exemple, où les vidéos sont quand même rediffusées sur leur propre réseau national. De même, si on se déplace à Taïwan, à Singapour ou à Hong Kong pour produire une vidéo, on est sûr qu’elle sera plus vue localement…

Qu’en est-il de la compétition en freeride ? Est-ce qu’il existe un circuit mondial par exemple ?

Il existe un circuit international depuis peu. Mais peu de patineurs y participent finalement, notamment pour des raisons financières et à cause du manque de sponsors impliqués dans la discipline...

Est-ce que ça n’est pas un handicap dans la mesure où ça n’amène pas des jeunes à faire du roller ?

On a effectivement un gros problème d’essoufflement en Freeride. Les gens de ma génération qui ont 30 à 35 ans aujourd’hui n’ont pas encore été dépassés par des gamins de 20 ans. Aussi fort qu’on puisse être, on devrait être mis sur le côté par des gamins qui ont dix ans de moins dans les jambes, plus de physique, plus de volonté… Le freeride semble ne plus intéresser les jeunes générations. C’est vrai que c’est une discipline qui demande beaucoup de qualités, mais aussi une certaine notion du danger : j’ai vu des gars se casser des bras, des épaules, des chevilles. J’ai moi-même été arrêté un temps après une double fracture tibia-péroné… Tous ces problèmes n’existent pas dans le slalom par exemple : c’est beaucoup plus facile d’accès et beaucoup moins dangereux. Pourtant, même en n’étant pas très fort techniquement et physiquement, on peut se faire plaisir à rouler dans la rue – sans nécessairement aller jusqu’à se mettre en danger d’ailleurs ! Sauf que les gens n’ont semble-t-il pas conscience de cela : ils voient tout de suite les sauts et les chutes et estiment que c’est trop dangereux. C’est une fausse idée… Et la conséquence de tout cela, c’est qu’on a du mal à renouveler les générations. C’est vraiment dommage...

Ben nous a laissé et est parti vers sa saison basse comme il le dit lui même. Il confesse que l’hiver à Paris reste une période difficile pour le roller. Il ne reste plus à Greg qu’à l’appeler depuis Barcelone pour lui proposer un voyage sous des latitudes plus chaudes en Europe... ou plus loin !

Liens utiles

Ben Brillante à Londres en 2011 (filmé par Stéphane Zuber)
Greg Mirzoyan à Londres en 2011 (filmé par Ben)

Texte : Vincent Esnault
Photos : Rollerblade et droits réservés
Mis en ligne  le 18 October 2011 - Lu 2775 fois


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