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Le 11 July 2009 à 00:00 | mise à jour le 10 July 2009 à 09:00

Interview : 84Only, vainqueur du Mans 2009 en solo

Interview : 84Only, vainqueur du Mans 2009 en solo

Participer aux 24 Heures du Mans en solitaire. Plus les années passent et plus nombreux sont les patineurs qui se lancent dans cette aventure. Si la participation est exceptionnelle, une victoire donne encore un autre goût à l'exploit. Pascal Lorenzi, alias 84Only, nous raconte sa course...

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Fiche technique

Nom : Lorenzi
Prénom : Pascal
Age : 45 ans
Situation : marié, 2 enfants (dont Vanessa, habituée des courses traditionnelles).
Pseudo : 84Only
Débuts dans le roller : à l'âge de 35 ans (en fait, j'ai toujours été vétéran ;-))
Club : Roller Skating Club de Loury, près d'Orléans.
Palmarès : à part les victoires régionales, quelques podiums en French Inline Cup (Rennes, Goelo...) et quelques victoires en marathon (Beauvais).
Régulièrement classé dans le Top 10 aux France marathon (pas cette année). En fait, on trouve d'abord les très bons vétérans, et juste après, il y a moi.
Et depuis le 28 juin 2009 : vainqueur des 24h00 du Mans solo. Whaoo ! ça pète sur un CV, ça !

Qu'est-ce qui t'a poussé à t'élancer en solo aux 24 Heures du Mans ?

En fait, je n'ai pas trouvé de réponse précise. L'envie de se dépasser, d'être indépendant, de savoir ce que j'ai dans le ventre, de tout gérer seul et surtout la passion de rouler. Peut-être aussi le respect que j'ai toujours eu pour les solos lié à un besoin de reconnaissance. Il faudra que je pense à faire une psychanalyse, moi, un de ces jours ! (rires).
Pour résumer, j'y pensais depuis longtemps, sans trop m'y investir. Le déclencheur aura été les récits des différents solos l'an passé, et surtout la formidable performance de mon ami Philippe Coussy, dit Rphil. Quand je serai vieux comme lui, je voudrais être aussi fort, me disais-je (là, il va pas aimer;-)).
Bref, dès juillet 2008, ma décision était prise : ce sera ça ou rien.

Peux-tu nous parler un peu de ta préparation ?

Je commence donc mon entraînement spécifique au mois de janvier avec du vélo éliptique aux mauvais jours, du vélo sur route pour me rendre au boulot (60 km A/R), de l'indoor avec le ROCS Saint-Jean-de-la-Ruelle pour la technique et l'explosivité, et des sorties roller qui seront de plus en plus longues au fur et à mesure de l'approche de l'échéance.
La 1ère sortie longue en patins sur route n'a été faite que fin mars, avec Sylvain Cabotin du ROCS, plus connu sous le pseudo de Grognouff. Je me rappelle l'avoir couverte à la vitesse moyenne phénoménale de 18km/h et l'avoir fini à la ramasse. Fin mai, nous parcourions tous les deux 200 km à la vitesse moyenne de 25 km/h.
J'ai aussi participé à quelques courses comme les 2 Heures de Magny-Cours, avec Rphil, les 6 Heures de Sologne où TomTom (Thomas Thiriez du PUC) nous a mis la misère et Beauvais où j'ai fait une grosse chute dès le départ. Mais qu'importent les résultats, je ne m'éloignais pas de mon objectif.

Quel matériel tu utilises ?

Entre temps, mon fournisseur officiel de matériel course* m'offrait une superbe paire de platines Inlinebus 3x110 + 1x90
(* Vanessa, ma fille, qui n'a pas à chercher bien loin pour trouver des idées cadeaux pour les anniversaires, Noël et autres fêtes des pères).

Tu peux nous en dire un peu plus sur ton staff ?

Suite à une annonce parue sur le forum de rollerenligne.com, j'avais contacté Christophe Potreau (Chris37) qui cherchait une équipe pour s'occuper de l'intendance et des chronos. Nous nous mettons d'accord. Je mettais ensuite au point mon programme d'organisation des 24h00, pour gérer les périodes de roulage et de pauses. Sylvain et moi décidons de rouler ensemble le plus longtemps possible.

Parles-nous de ta course au Mans...

Le jour J arrive enfin. La nuit précédente, j'ai très mal dormi. Je pars le samedi matin avec Vanessa et Nicolas, du CDRS37. Arrivé sur place, je décide de squatter avec le CDRS37 car je connais la plupart des gars qui composent l'équipe, et même si la plupart prennent un malin plaisir à me chambrer, je les apprécie tout de même.
A 14h30, je fais les qualifications avec Sylvain, les mains dans le dos. On a pété un temps de 50 secondes au 300 mètres. Duggento, prend garde à toi !
Puis vient le moment du départ. Sylvain et moi allons nous placer un peu au pif car on ne connait pas notre classement. Au top, on traverse en marchant pour chausser et nous voilà partis. On a donné comme consignes à nos assistants de ne pas nous parler de classement, en tout cas pas aujourd'hui.
Mon programme prévoit de rouler durant 10h00 sans pause à la moyenne de 25km/h. On le suit sans s'occuper de Tomtom et Eric Sublin qui nous prennent des tours. Arrivés à 2h00 du matin, le 1er objectif est rempli. Déjà 250 km parcourus, sans trop de problème. La pause prévue est tout de même bienvenue. Sylvain déchausse pour soigner une ampoule mais repart avec la douleur. Moi, je me sens bien.
La 2ème période de roulage est prévue pour durer 6h00 à 23 km/h. Les tours s'enchaînent. Sylvain commence un peu à faiblir car mes tours de relais sont légèrement plus rapides que les siens. Arrivés vers 5h00, Sylvain veut s'arrêter. On n'aurait logiquement pas dû s'arrêter avant 8h00. Je m'arrête avec lui. Il déchausse, se couche un peu puis part se faire soigner et masser. Moi, j'attend et je m'endors sur ma chaise. Je n'apprendrai plus tard que nous étions 1er et 2ème au moment de cet arrêt car TomTom et Eric Sublin auraient abandonné.
Le problème, c'est que je ne me suis donné aucun objectif de classement, et étant loin de penser pouvoir jouer la gagne, je ne l'ai pas joué perso à ce moment là.
A 8h20, on me secoue un peu pour me sortir de ma torpeur. Ça fait déjà plus d'1h20 que l'on s'est arrêtés ! Sylvain n'étant toujours pas revenu, plusieurs personnes me conseillent de repartir seul, ce que je fais. Je dois être 4ème à ce moment-là. Je me dis que si je veux accrocher un podium, je dois rouler non-stop jusqu'au bout, c'est à dire plus de 7h00. Je n'ai pas prévu ça, mais ça ne me fait pas peur.
Au bout du 2ème tour, Sylvain me rejoint. Il est très agacé et me reproche de ne pas l'avoir attendu (!?). Il me dit ensuite qu'il me reprendra le tour d'avance que j'ai sur lui de toute façon. Inutile de dire qu'à ce moment, je suis très vexé, et un profond sentiment d'injustice et surtout une énorme motivation m'envahissent.
Il met d'ailleurs très vite sa menace à exécution : dans la montée du Dunlop, alors que nous sommes dans un bon gros peloton de solos et duos, il lance une énorme attaque. J'accélère immédiatement pour le coller. Quelques minutes après, il tente une nouvelle fois de me lâcher, mais je recolle de suite. C'est dit, je ne lacherai rien. Même après 16h00 de course, mes jambes peuvent encaisser ces accélérations sans trop peiner. J'en suis étonné moi-même.
Quelques tours plus tard, Sylvain s'est résigné. Il donne les premiers signes de fatigue dans la montée du Dunlop. Je me retourne une fois pour l'attendre, je ralentis, je me retourne une nouvelle fois et voyant qu'il ne suit plus, le patineur étranger qui était avec moi à ce moment là (Free skater) me dit : "you want to wait ?" et là, dans un anglais absolument parfait, je dis :"No".
Je décidé à ce moment là de la jouer "perso", me disant que la meilleure façon de crever l'abcès entre Sylvain et moi, c'est de lui prouver que je le plus fort ce jour-là, sans rien devoir à personne.
Je pars à ce moment à la poursuite de mes adversaires, à la poursuite du temps perdu.
Rphil, qui est au bord de la piste, décide de me coacher en me donnant les écarts avec mes concurrents. Il me donne d'ailleurs parfois des écarts assez optimistes, je pense pour ne pas me démotiver. Il me lançe même la phrase qui conclue tous mes posts sur rollerenligne : "y'a rien à faire, j'lache pas l'affaire ! ". Ça a le mérite de me faire sourire, mais il n'est vraiment pas question que je lâche l'affaire.
Chaque patineur que je rattrappe est la fin d'une étape, pour passer au suivant. Je ne peine pas vraiment physiquement, mais je trouve le temps très long. Je m'étonne d'ailleurs toujours de ma fraîcheur, et je redoute un peu une grosse baisse de régime.
A l'entrée de la ligne droite des stands, juste avant la zone moquette, Chris37 continue à bien me ravitailler en boisson. Je n'arrive plus à manger quoi que ce soit. J'ai dans ce coin là tout un clan de supporters, ma fille, mes copains du CDRS37 et Rphil qui fait la navette entre mon équipe et le tableau d'affichage. Leur entousiasme me motive à chaque tour.
Je prends plusieurs tours à Sylvain, et au 1er de ceux-ci, en discutant birèvement avec lui, il reconnait ma supériorité. Je suis soulagé de ne pas me fâcher avec lui et d'avoir sa bénédiction.
A 11h30, alors que je roulais toujours en compagnie de Free skater, je fais une erreur due à un manque de concentration. Mon patin droit va toucher l'arrière de son patin gauche, ce qui me valut d'effectuer une superbe envolée pour finir sur le ventre. Je me relève vite et je reparts. En roulant, je regarde les dégâts : j'ai juste l'épaule et le coude droits un peu abimés, je m'en tire bien. Free Skater a eu la gentillesse de m'attendre.
Une fois avoir doublé Nordine Saidou pour lui ravir la seconde place, Rphil me dit que je peux viser la 1ère place car l'allemand Thomas Lang, qui a opté pour une stratégie sans pause est scotché. Je demande à RPhil quel est son numéro de dossard. Je le vois. Il est effectivement complètement en perdition, et constamment poussé par un de ses compatriotes. C'est cruel, mais cette image de lui me redonne du cœur à l'ouvrage.
En continuant sur le même rythme, je finis par le rattrapper puis le dépasser aux alentours de 14h30. Je ne sais pas s'il surveille ma progression depuis plusieurs heures, mais si c'était le cas, ça a dû être terrible pour lui de voir fondre son avance sans pouvoir résister.
Il ne me reste plus qu'à prendre le plus d'avance possible et à gérer la fin de course. Je n'ai jamais su à aucun moment de la course le nombre de tours effectués.
Sur la fin, les dernières montées du Dunlop sont terribles. Ce monstre qui ne m'avait pas trop géné jusqu'ici se venge. Par 3 fois, dans les derniers mètres, je suis obligé de couper mon effort car des crampes aux adducteurs me tétanisent. A chaque fois, il y a quelqu'un, en général des solos ou duos, pour me pousser les derniers mètres. Un grand merci à eux.
Le dernier tour arrive enfin. Je me rend vite compte que j'arrive au portique avant le décompte final, ce qui m'obligerait à faire un tour supplémentaire. Il n'en est pas question. Je sais que j'ai de l'avance. Je m'arrête 2 bonnes minutes au bout de la ligne droite, aux côtés des gars de Chartres qui déploient leur drapeau. Je sais qu'en parcourant ces derniers mètres, je vais vivre dans quelques secondes la plus grosse émotion sportive de ma vie, et je veux savourer ça.
Et effectivement, je ne suis pas déçu. Brandissant mon poing droit bien haut vers le ciel, je tape avec mon index gauche sur ma poitrine pour dire :" c'est moi qui ai gagné, je suis allé la chercher, celle-là ! ".
Juste avant de franchir la ligne, Rphil, en grand habitué des victoires, me hurle de lever les bras, ce que je fis, au milieu de patineurs faisant souvent le même geste et ignorant tous qui j'étais et ce que j'ai fait ici, mais qu'importe, moi, je le sais.
Je rejoins tranquillement le boxe du CDRS37 pour déchausser et me rendre au podium. Je fais brièvement la connaissance de Thomas Lang, que l'on a dû porter sur le podium. Je brandis l'énorme coupe que l'on me donne. Je pense que ma joie à ce moment là est bien visible. Je suis comme un gamin qui vient de recevoir un gros jouet.
Pour conclure, je pense malheureusement ne plus jamais connaître d'émotion sportive comme celle que j'ai connu, car même si je remporte d'autres courses, je créerai moins la surprise que là. La mienne et celle des autres. Mais qu'importe, je l'aurai au moins connu une fois, et même au moment où je vous raconte cela, j'en ai les poils qui se dressent.
Pour finir, je voudrais remercier ceux qui auront participé, directement ou pas, à ces grands moments : Grognouff, pour les entraînements subis ensemble (sans rancune), Chris37, indispensable, pour mon intendance et chronométrage, Vanessa, pour ses encouragements et pour m'avoir offert les outils qui m'ont permis d'accéder à ce succès, le CDRS37 et Gérard, pour m'avoir gentiment accueilli dans leur box et m'avoir encouragé et bien sûr Rphil, qui a su voir en moi la graine d'un champion d'un jour.
Je pense revenir faire les 24 Heures du Mans solo l'an prochain, car j'ai l'impression que je peux mieux faire en terme de distance... beaucoup mieux ;)

Liens utiles

www.24rollers.comTexte : Pascal Lorenzi
Photos : RPhil
Mis en ligne  le 11 July 2009 - Lu 4190 fois


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